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Extrait gratuit · Vertige Littéraire

Trois heures douze

Chapitre 01 — Les nuits des autres

À vingt-trois heures, j'ai six personnes qui dorment sous mes yeux et je ne connais leur nom que par un numéro de chambre.

La salle de contrôle de la clinique du Sommeil de l'Erdre ressemble à une cabine de pilotage sans hublot : six écrans en grille, chacun montrant une chambre dans la nuance verte de l'infrarouge, un corps allongé, des fils qui partent du crâne comme les racines d'une plante qu'on aurait arrachée avec précaution. Chambre 2, un homme d'une soixantaine d'années qui ronfle par intermittence, son tracé d'oxymétrie plongeant à intervalles presque réguliers — une apnée modérée, rien que je n'aie vu mille fois. Chambre 4, une adolescente qui n'arrive pas à s'endormir, qui se retourne, qui regarde le plafond avec l'énergie butée de quelqu'un qui refuse de perdre. Chambre 5, un homme jeune, électrodes bien posées, endormi en douze minutes — un sommeil de plomb, presque insultant de facilité.

Je passe mes nuits à lire des existences que j'ignore tout le jour. Je sais à quelle minute chacun de ces inconnus a basculé dans le sommeil paradoxal, combien de fois leurs jambes ont sursauté, si leur cœur a raté un battement vers quatre heures. Je ne sais rien de leur métier, de leurs enfants, de ce qu'ils ont mangé la veille. Juste ça : la vérité électrique de leur corps pendant huit heures, une vérité qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes puisqu'ils dorment.

C'est un métier qui apprend l'humilité d'une façon particulière. On croit qu'on sait ce qu'on fait la nuit. On ne sait rien.

Camille est passée vers minuit avec deux cafés, elle a posé le mien à côté du clavier sans un mot, elle sait que je n'aime pas parler avant d'avoir fini ma ronde des tracés. Elle a trente-quatre ans, elle est arrivée dans le service trois ans après moi et elle a cette manière tranquille d'occuper l'espace des nuits, comme si le sommeil des autres ne lui coûtait jamais rien.

— Ton mari, il dort comment, en ce moment ?

Je n'ai pas tout de suite compris la question, ou plutôt je l'ai comprise trop vite, et j'ai mis une seconde à répondre parce que la réponse honnête me semblait disproportionnée pour un couloir de nuit à minuit dix.

— Mal, ai-je dit. Je crois qu'il dort mal.

— Tu crois ?

— On ne dort jamais vraiment ensemble. Enfin — dans le même lit, mais je ne le regarde pas dormir. Ce serait bizarre.

Camille a souri, ce sourire de collègue qui sait que je passe mes nuits à regarder des inconnus dormir sans que ce soit bizarre du tout, justement, parce que c'est mon métier, et que le drame commence précisément là où le professionnel s'arrête : chez soi, dans le noir, avec quelqu'un qu'on aime et qu'on ne surveille pas.

Julien a quarante-trois ans et depuis l'été, il a l'air d'en avoir cinquante-cinq.

Je m'en suis rendu compte un matin de septembre, dans la cuisine, en le regardant verser le café à côté de sa tasse plutôt que dedans — un geste minuscule, presque comique, sauf que ses mains tremblaient un peu et qu'il ne s'en est pas rendu compte tout de suite. J'ai épongé le café renversé sans rien dire. Ce genre de détail, dans mon métier, on apprend à le noter mentalement sans réagir sur le moment, à le laisser s'accumuler avec d'autres jusqu'à ce qu'un motif se dessine.

Le motif, chez Julien, s'est dessiné vite : les cernes, d'abord discrets, devenus une teinte presque mauve sous les yeux ; l'irritabilité aussi, nouvelle chez lui — il a toujours été l'homme le plus patient que je connaisse, celui qui peut passer quatre heures à reponcer un pied de table Louis-Philippe sans un soupir, et voilà qu'il claque une porte d'atelier parce qu'un client a annulé une commande, voilà qu'il me répond sèchement pour une histoire de linge mal plié. Et puis ce silence au réveil, cette façon de rester assis sur le bord du lit deux bonnes minutes avant de se lever, comme s'il devait rassembler quelque chose d'éparpillé pendant la nuit.

— Tu dors mal, lui ai-je dit un soir de fin octobre, ce n'était pas une question.

— Je dors, a-t-il répondu. Je dors, Marion.

— Tu dors, mais tu ne te reposes pas. C'est différent.

Il a eu ce petit rire sans joie qu'il a depuis quelque temps, celui qui sert à clore une conversation plutôt qu'à en ouvrir une.

— Toi, entre tous, tu devrais savoir que ça ne se voit pas de l'extérieur.

Il n'avait pas tort et c'est bien ce qui m'a agacée. Quinze ans que je lis des tracés d'EEG pour gagner ma vie et je n'aurais pas su dire, à la seule inspection de mon mari, s'il traversait une insomnie ordinaire ou quelque chose de plus profond. On soigne mal ce qu'on aime trop pour l'observer froidement. C'est une phrase que je me suis dite cette nuit-là, dans le noir, en écoutant sa respiration à côté de moi — une respiration régulière, sans ronflement notable, rien qui aurait justifié une inquiétude clinique. Juste un homme fatigué. Sauf que la fatigue, chez lui, ne semblait provenir de rien : pas de nouveau chantier écrasant, pas de souci d'argent, pas d'enfant — nous n'en avons plus depuis quatorze ans, et ce vide-là, on a fini par apprendre à vivre autour, comme une pièce de la maison qu'on ne rénove jamais mais qu'on entretient quand même, par respect plus que par usage.

Notre maison est à Chantenay, sur une des rues qui montent depuis le bord de Loire — l'ancien quartier des carrières, disent les Nantais, celui où les maisons de granit s'accrochent à la pente comme si elles avaient peur de glisser jusqu'au fleuve. On l'a achetée quatorze ans plus tôt, une maison de ville étroite, un étage, un jardin minuscule à l'arrière, et un garage que Julien a transformé en atelier dès la première année — il y passe plus de temps qu'au rez-de-chaussée, entre les gouges, les établis, les meubles anciens que des inconnus lui confient pour qu'il leur redonne une jeunesse qu'ils n'ont jamais vraiment eue.

À l'étage, trois pièces : notre chambre, la salle de bain, et cette petite pièce carrée au bout du couloir que Julien appelle son bureau et où je n'entre jamais vraiment. Ce n'est pas un interdit, rien d'aussi net que ça — simplement, c'est sa pièce, avec ses papiers de commandes, son ordinateur, un fauteuil qu'il ne quitte pas quand il fait ses comptes le soir, et un tiroir du bas qui ferme à clé et que je n'ai jamais cherché à ouvrir. Je suppose que ce sont des documents de l'atelier, des factures, peut-être un peu d'argent liquide pour les clients qui préfèrent payer comme ça. On ne se pose pas ce genre de questions après quatorze ans de mariage. On laisse à l'autre ses tiroirs.

C'était la chambre de Lise, avant.

Je ne le dis presque jamais comme ça, même dans ma tête. C'est le bureau de Julien, un point c'est tout, et le fait que ce soit aussi, techniquement, quelque part sous les étagères et la moquette changée, la pièce où on avait installé un berceau blanc en 2012, ça ne me traverse pas l'esprit tous les jours. On a repeint. On a changé la moquette. Julien a même refait les moulures du plafond un hiver, avec cette minutie qu'il met dans tout ce qu'il touche, comme s'il fallait qu'aucune trace de l'ancienne pièce ne subsiste dans le plâtre. Je crois que c'était sa manière à lui de faire son deuil : construire par-dessus.

Moi, je n'ai jamais très bien su quelle était la mienne.

Le dimanche 8 novembre, Julien s'est endormi à table pendant le dîner.

Pas vraiment endormi — plutôt absent trois ou quatre secondes, la fourchette suspendue, le regard fixe sur un point du mur derrière moi, puis il a sursauté et repris la conversation comme si de rien n'était, comme si je n'avais pas vu. J'ai vu. Dans mon métier, on appelle ça une micro-absence, et selon le contexte ça peut être n'importe quoi entre la simple fatigue et un signe plus sérieux qu'on ne diagnostique jamais à une table de cuisine.

— Julien.

— Quoi ?

— Tu viens de t'endormir. Là, maintenant. Trois secondes.

— N'importe quoi.

— Je fais ça toute la journée, dans le noir, avec des gens qui n'ont pas conscience de fermer les yeux. Je sais reconnaître un micro-sommeil, Julien.

Il a reposé sa fourchette, et pour la première fois depuis des semaines, il n'a pas eu ce petit rire de fermeture. Il a eu l'air, brièvement, presque effrayé — pas de moi, pas de la remarque, mais de quelque chose de plus intérieur, comme si je venais de nommer une bête qu'il croyait tenir en laisse et qui venait de tirer un peu trop fort.

— Je ne sais pas ce qui se passe, a-t-il dit, tout bas. Je me couche fatigué, je me réveille fatigué. C'est comme si la nuit ne me servait à rien.

— Alors on va la regarder, ta nuit.

— Comment ça ?

— Je vais te faire enregistrer. Trois nuits, à la clinique. On verra ce qu'elle fait, ta nuit, pendant que tu n'es pas là pour la regarder.

Il a hésité — une hésitation un peu longue pour une proposition aussi raisonnable, aussi évidemment logique venant d'une femme dont c'est le métier. J'ai mis ça, sur le moment, sur le compte d'une pudeur ordinaire : personne n'aime l'idée de dormir sous caméra, électrodes collées au crâne, un inconnu — ou pire, sa propre femme — capable de consulter l'enregistrement le lendemain.

— Tu ne serais pas là, toi ? a-t-il demandé.

— Je ne peux pas être ta technicienne, c'est une histoire de conflit d'intérêts, Hélène ne voudra jamais. Camille s'occupera de toi.

— Mais tu regarderas quand même.

Ce n'était pas vraiment une question non plus, et j'ai répondu la vérité, celle qui semblait aller de soi :

— Bien sûr que je regarderai.

Il a hoché la tête, lentement, avec cette expression que je connaissais sans savoir la nommer à l'époque — je ne l'ai comprise que des semaines plus tard, en repensant à cette scène avec tout ce que je sais maintenant. Ce n'était pas de la réticence. C'était du calcul.

Le lendemain, lundi 9 novembre, j'ai appelé Hélène Rambert avant même d'avoir posé mon sac dans mon casier.

— Trois nuits, si possible cette semaine ou la suivante, lui ai-je dit. Mon mari. Fatigue chronique depuis l'été, micro-absences, pas de ronflement notoire mais je préfère qu'on regarde plutôt que je m'en remette à mes impressions de conjointe non objective.

Hélène a ce rire bref qu'elle réserve aux évidences professionnelles.

— Tu sais que tu ne pourras pas être sur son dossier.

— Je sais. Camille peut ?

— Camille peut. Je te cale ça mardi, mercredi, jeudi de la semaine prochaine, chambre 3, c'est celle qui a le moins d'affluence en ce moment. Tu veux voir les tracés après ?

— Évidemment que je veux voir les tracés.

— Ce n'est pas très orthodoxe, Marion.

— Rien de ce qui se passe chez moi depuis deux mois n'est très orthodoxe, Hélène. Je préfère savoir.

Elle n'a pas insisté. Dans ce métier, on connaît la différence entre une curiosité malsaine et l'angoisse ordinaire de quelqu'un qui aime une personne fatiguée et qui voudrait comprendre pourquoi. J'étais certaine, ce lundi matin-là, en refermant le dossier virtuel de Julien sur l'écran du service, d'être dans le second cas.