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Extrait gratuit · Vertige Littéraire

Tous les hommes ont son visage

Chapitre 01 — Ce que je sais de lui

Je reconnais mon mari à l'oreille avant de le voir. C'est la troisième marche qui me le dit d'abord — par son silence. Elle grince sous tout le monde ; jamais sous lui, parce qu'il pose le pied juste avant, sur la deuxième, et l'enjambe comme on évite une dalle descellée sur un trottoir qu'on connaît par cœur. Puis il y a le tintement des clés dans la coupelle en céramique de l'entrée, trois secousses, jamais deux, jamais quatre, parce qu'il les fait toujours glisser du même geste avant de les lâcher. Et puis sa voix, avant même les mots, ce raclement bref dans la gorge qu'il fait en entrant, comme s'il annonçait sa présence à la maison avant même de dire bonjour.

Ce matin-là, le lundi 13 janvier, il n'a pas eu besoin de faire tout cela pour que je sache où il était dans la maison. Je l'ai entendu depuis mon bureau, au rez-de-chaussée, tirer le sac de voyage du placard de l'entrée — cette fermeture éclair un peu grippée qui accroche toujours au même endroit, à peu près à mi-longueur, et qu'il force d'un coup sec au lieu de la huiler, depuis des années, malgré mes remarques.

J'ai souri toute seule devant mon écran. C'est idiot, mais ce genre de détail me rassure plus qu'un visage ne l'a jamais fait.

Je ne dis pas ça pour faire une phrase. Je le dis parce que c'est devenu, depuis huit mois, la description la plus exacte que je puisse donner de mon quotidien : je ne vois plus les visages. Pas au sens où je serais aveugle — je vois très bien un nez, une bouche, une ride au coin d'un œil, je peux même les décrire sur le moment si on me le demande. Mais l'instant d'après, tout se referme. Rien ne reste. Aucun visage ne devient jamais quelqu'un pour moi. Le médecin qui m'a annoncé ça, en mai dernier, m'a donné un mot pour ça, un mot que j'ai fini par trouver presque élégant tant il est précis : prosopagnosie. Une agnosie des visages. Une case du cerveau, quelque part derrière l'oreille droite, qui a cessé de faire son travail le jour où un caillot a décidé de s'y loger.

J'avais quarante-trois ans. Je traduisais un roman anglais depuis mon bureau, un mercredi de mai comme un autre, quand la moitié gauche de mon champ visuel s'est mise à onduler comme de l'eau sale. Je me souviens d'avoir pensé que c'était une migraine ophtalmique, ces choses qu'on connaît sans jamais les avoir vraiment vécues, et puis j'ai voulu me lever pour aller chercher un comprimé, et mon corps n'a pas suivi l'ordre. Le reste, je le tiens de Julien, qui m'a trouvée par terre en rentrant du cabinet, et des médecins, qui m'ont récité mon propre accident comme un rapport de chantier : accident vasculaire cérébral ischémique, territoire de l'artère cérébrale postérieure droite, lésion touchant le gyrus fusiforme. Une case. La case des visages.

J'ai eu de la chance, m'a-t-on dit plusieurs fois, avec cette légèreté un peu automatique des soignants pressés. Pas de paralysie, pas de trouble du langage — moi qui vis des mots, j'aurais pu perdre les mots, et c'est un peu ironique, avec le recul, que ce soit les visages qui soient partis à leur place. J'ai retrouvé l'usage de mes jambes en trois semaines. J'ai retrouvé mon anglais, mon français, ma capacité à sentir dans une phrase anglaise l'endroit exact où elle boitera si je la traduis mal. Je n'ai jamais retrouvé les visages.

Le premier jour où j'ai eu le droit de quitter ma chambre, j'ai croisé une adolescente dans le couloir de l'hôpital et j'ai eu un mouvement de recul, presque de la peur, avant de comprendre, une seconde plus tard, à sa voix, que c'était Léa. Ma fille. Quinze ans à l'époque — seize aujourd'hui, depuis la rentrée de septembre — venue me voir avec un carnet de dessins sous le bras, et moi qui l'ai regardée comme on regarde une inconnue plantée devant sa porte.

C'est ce souvenir-là, plus que tout autre, qui m'a appris ce que j'allais devoir devenir. Une lectrice. Pas de visages — de tout le reste.

Léa, je la reconnais à sa façon de traîner un pied sur le parquet du salon, une seconde plus longtemps que l'autre, comme si elle négociait chaque pas avec le sol. Je la reconnais à l'odeur de son shampoing à la noix de coco qui reste accrochée dans l'air du couloir dix minutes après son passage. Je la reconnais à la manière dont elle referme les portes — jamais brutalement, mais jamais tout à fait doucement non plus, un entre-deux qui n'appartient qu'à elle.

Julien, je le reconnais à sa voix d'abord, ce grain un peu rocailleux qui descend en fin de phrase comme s'il concluait toujours quelque chose. À sa démarche ensuite, ce pas un peu lourd, un peu trop appuyé du talon, qu'il a pris avec les années à force d'arpenter des chantiers en chaussures de sécurité. Je le reconnais à son odeur, un mélange de lessive et d'une eau de toilette boisée qu'il porte depuis que je le connais, achetée toujours dans le même petit flacon carré qu'il renouvelle sans même y penser. Je le reconnais à sa manière de tordre son alliance autour de son annulaire quand il réfléchit à voix haute, un demi-tour, puis l'autre, comme s'il vissait une pensée. Je le reconnais à sa montre aussi, celle de son père, un boîtier doré au bracelet de cuir brun tout élimé, dont je pourrais dessiner de mémoire la rayure sur le verre, juste au-dessus du chiffre sept — un objet que je peux toucher les yeux fermés et identifier plus sûrement qu'un visage. Je le reconnais, surtout, à cette troisième marche de notre escalier — la troisième en partant du bas, celle qui grince et qui est très légèrement plus haute que les autres, un défaut de pose que nous n'avons jamais fait corriger. Julien la contourne toujours, il pose le pied sur la deuxième marche un peu plus à gauche puis enjambe directement la quatrième, un réflexe si ancien dans son corps qu'il ne s'en rend même plus compte. Cette marche-là, c'est la cheville de son enfance qui parle encore — une fracture attrapée à neuf ans en tombant d'un mur d'enclos, qui ne le fait plus souffrir depuis longtemps mais que son corps n'a jamais oubliée —, près de quarante ans après que l'os a fini de se ressouder.

Je pourrais faire la liste de tous ceux que je connais ainsi, désormais. Camille, notre voisine, à son rire qui part un ton trop haut avant de redescendre. Le docteur Fabre, ma neurologue, à sa manière de taper deux fois sur le bureau avant de s'asseoir, comme pour se donner le signal du début de la consultation. Ma belle-mère Odette, à cette respiration un peu sifflante qu'elle a au téléphone et qu'elle n'a jamais chez elle, en vrai, allez savoir pourquoi.

Ce lundi matin, justement, le téléphone a sonné pendant que je terminais un paragraphe particulièrement retors — une phrase anglaise à la syntaxe torturée, de celles qui vous obligent à démonter toute la mécanique avant de la remonter en français sans qu'elle grince. C'était Odette.

— Julien part bien aujourd'hui pour ce chantier ? m'a-t-elle demandé, sans préambule, comme toujours.

— Il finit de préparer son sac, là, tout de suite.

— Il travaille trop, ce garçon. Il devrait ralentir.

— Je le lui dis chaque semaine, Odette.

Elle a ri, ce petit rire sifflé qui n'appartient qu'à elle au téléphone, et on a parlé cinq minutes de rien — le temps qu'il ferait cette semaine, une amie commune qui avait déménagé, Léa et son bac de français qui approchait. Puis, juste avant de raccrocher, elle a ajouté, comme une pensée qui lui traversait l'esprit sans prévenir :

— Vous vous souciez trop de lui, tous les deux. C'est bien qu'il ait une famille, avec vous. Ça n'a pas toujours été le cas.

Je n'y ai pas prêté attention sur le moment. Odette a une manière un peu mélancolique de parler du passé de Julien, comme s'il avait eu, avant elle et avant moi, une jeunesse difficile qu'elle regrettait sans jamais la raconter. Je sais qu'il a perdu son père il y a deux ans — un enterrement où nous n'étions qu'une poignée, et dont il n'a plus jamais reparlé ensuite. Je sais que Julien est fils unique — il me l'a dit dès nos tout premiers mois ensemble, un peu abruptement, comme s'il voulait clore le sujet avant même de l'ouvrir : Je n'ai pas de frère, pas de sœur, ma mère et moi, c'est tout. Je n'avais jamais eu de raison de creuser davantage. Les familles ont toutes leurs zones d'ombre, et je n'étais pas du genre à les forcer.

Julien est descendu peu après, le sac de voyage sur l'épaule, et je l'ai entendu avant de le voir apparaître dans l'encadrement de la porte du bureau — la troisième marche contournée, comme toujours, puis ses pas dans le couloir, un peu plus lourds à cause du sac.

— Je pars, a-t-il dit. Le chantier de la semaine, tu sais, celui d'Angers. Je rentre vendredi soir, normalement.

— Normalement, ai-je répété, avec ce demi-sourire qu'on garde pour les habitudes d'un couple.

— Normalement, a-t-il confirmé, en s'approchant.

Il m'a embrassée sur le front, ce geste précis, jamais sur la joue au moment des départs, toujours le front, comme un tampon qu'on appose avant de partir. J'ai senti l'eau de toilette boisée, le grain un peu rêche de sa mâchoire du matin qu'il n'a pas encore rasée, la pression exacte de sa main sur mon épaule — ni trop ferme, ni trop légère, celle qui dit je reviens sans avoir besoin de le dire.

— Tu manges avec Léa ce soir ? a-t-il demandé.

— Comme toujours le lundi. Poulet-riz, elle a horreur qu'on change le menu la veille d'un contrôle.

Il a ri — ce raclement de gorge suivi d'un souffle, plus qu'un rire à proprement parler, mais qui en tient lieu chez lui depuis vingt ans que je le connais — et il est reparti vers l'entrée. J'ai entendu la porte s'ouvrir, le bruit de la voiture qui démarre dans l'allée, puis plus rien.

Léa est descendue une demi-heure plus tard, en retard comme toujours, son pas traînant reconnaissable entre mille, son sac qui cognait contre la rampe de l'escalier à chaque marche. Elle a avalé son petit-déjeuner debout, dans la cuisine, en pianotant sur son téléphone, et je l'ai regardée faire sans vraiment la regarder — dans le sens où je ne pouvais pas voir son visage se plisser d'agacement devant un message, seulement le deviner à sa manière de taper plus fort sur l'écran.

— Papa est déjà parti ? a-t-elle demandé.

— Depuis une demi-heure. Il revient vendredi.

— Il travaille trop, a-t-elle dit, exactement comme sa grand-mère une heure plus tôt, sans que ni l'une ni l'autre ne s'en rende compte, ce genre de phrase qui circule dans une famille sans qu'on sache plus qui l'a inventée la première.

Je suis retournée à mon roman anglais après son départ. C'est un métier étrange, le mien, depuis l'accident — je passe mes journées à chercher, dans une langue, l'équivalent exact d'une émotion qu'un auteur a mise dans une autre, et je le fais désormais avec une acuité que je n'avais pas avant. Comme si, privée des visages, j'avais reporté toute mon attention sur ce qui restait : le rythme d'une phrase, le poids d'un mot par rapport à un autre, l'endroit précis où une virgule change tout. Mon éditrice dit que mes traductions ont gagné en justesse depuis mon accident. Je ne sais pas si c'est vrai ou si c'est une politesse qu'on fait aux gens qui ont traversé quelque chose. Mais je sais que je suis devenue, de force, une spécialiste du détail qui ne se voit pas.