Aller au contenu
← Parenté partielle

Extrait gratuit · Vertige Littéraire

Parenté partielle

Chapitre 1

Le tube était plus petit que je ne l'avais imaginé. Un cylindre transparent avec un trait noir à mi-hauteur, un entonnoir qui se vissait dessus, et un bouchon rempli d'un liquide bleu qu'il fallait libérer ensuite en serrant fort. La notice disait de ne rien manger, ne rien boire, ne pas fumer et ne pas mâcher de chewing-gum pendant les trente minutes précédentes. Elle disait aussi, en petits caractères, de ne pas faire semblant : la salive devait monter jusqu'au trait, sans compter les bulles.

« Les bulles, ça ne compte pas », a répété Mathias.

Il avait lu la notice deux fois à voix haute pendant que les sardines refroidissaient sur la grille. C'était un soir de juillet, chaud, le fleuve très bas, et de notre balcon on voyait les gamins qui sautaient du quai malgré le panneau. Mathias avait commandé le kit sur un site américain trois semaines plus tôt, sans me le dire, à cause d'une conversation idiote qu'on avait eue au mariage d'un collègue à lui. Un oncle de la mariée avait expliqué à toute la table que les Normands étaient des Vikings, que ça se voyait aux yeux, à la taille, et à la façon de tenir l'alcool. Mathias, qui vient de l'autre côté du pays et qui tient très mal l'alcool, avait décidé que j'étais à moitié scandinave. Moi je disais que dans la Boucle on n'était pas des Vikings, on était des pommiers, et que ça faisait des siècles qu'on poussait au même endroit.

« Alors on va savoir », il avait dit.

Il a fallu un quart d'heure. Au début ça vient tout seul, puis la bouche s'assèche et on se retrouve à penser à des citrons, à des cornichons, à n'importe quoi d'acide. Mathias m'a tendu une photo de citron sur son téléphone. J'ai ri, ce qui n'aide pas. Le trait noir restait loin. À la fin j'avais mal aux joues et je crachais par petits coups, penchée sur la table du balcon, pendant qu'il comptait à voix haute les gamins qui sautaient.

« Douze. Treize. Ça y est presque. »

« Tais-toi. »

J'ai vissé le bouchon, le liquide bleu est descendu dans la salive et l'a teintée d'une couleur de lave-glace. On a secoué le tube cinq secondes comme indiqué. Mathias l'a glissé dans le sachet, le sachet dans la boîte, la boîte dans une enveloppe matelassée déjà timbrée pour l'étranger.

« Tu sais que c'est interdit ? » il a dit en léchant le rabat.

Je ne savais pas. Il m'a montré sur la notice, dans un encadré en français visiblement ajouté pour nous, que ce genre de test était interdit en France hors d'un cadre médical ou judiciaire, et qu'on risquait une amende.

« Si on vient m'arrêter, tu m'apporteras des oranges. »

« Des pommes. Tu es de la Boucle. »

Il a posté l'enveloppe le lendemain matin, en allant prendre son service au bac. Je n'y ai plus pensé.

Les résultats sont arrivés fin août, un soir, par un courriel qui commençait par « Votre histoire vous attend ». Il y avait un cercle de couleurs. Quarante et un pour cent de France, dix-neuf pour cent d'îles Britanniques, six pour cent d'un ensemble flou appelé Europe du Nord-Ouest. Et trente-quatre pour cent de Scandinavie, en bleu glacier, avec une petite carte où des flèches partaient de la Norvège et du Danemark pour venir se planter dans l'estuaire, à quelques kilomètres de chez nous.

Mathias a crié depuis la cuisine. Il est venu voir par-dessus mon épaule, il a crié encore, il a sorti deux bières, il a dit que l'oncle de la mariée était un génie et qu'il faudrait lui envoyer une carte. J'ai fait défiler l'écran. Plus bas, il y avait une rubrique appelée « Votre parenté ». Six cent quarante-deux personnes partageaient avec moi des fragments d'ADN. Aucune ne m'était connue. Le plus proche était un homme qui vivait au Canada et qui était, selon le site, « probablement un cousin au quatrième degré ». Il avait mis une photo de lui avec un chien. J'ai regardé le chien un moment, puis j'ai refermé l'ordinateur.

Le surlendemain, j'ai montré le cercle à mes parents. On dînait chez eux, à Corvelles, dans la maison basse au bout du chemin des Saules où ils vivent depuis que mon père a vendu la boulangerie. Il faisait encore assez chaud pour manger dehors, sous la treille, avec le fleuve qui brillait au bout du jardin entre les saules. Ma mère a regardé le téléphone en tenant ses lunettes à bout de bras, parce qu'elle refuse de les mettre sur son nez à table.

« Trente-quatre pour cent ! Mais ça se voit, c'est vrai. Tu as les pieds de ta grand-mère Gisèle, elle chaussait du quarante-deux. »

Elle a ri. Ma mère rit fort, d'un rire qui part très haut et qui retombe d'un coup, et ses mains ne s'arrêtent jamais. Ce soir-là, elle écossait des haricots dans un saladier sur ses genoux, entre deux bouchées, parce qu'il fallait que ce soit fait.

Mon père a pris le téléphone avec précaution. Il a mis ses lunettes, les vraies, celles qu'il garde dans la poche de sa chemise. Il a fait glisser le cercle de couleurs vers le haut, vers le bas, sans rien dire. Il mâchait un bâton de réglisse, comme toujours depuis qu'il a arrêté de fumer, il y a presque trente ans, et le bout s'était défait en un petit pinceau jaune qu'il faisait passer d'un coin de la bouche à l'autre.

« Et ils gardent ça, ces gens-là ? » il a demandé.

Je n'ai pas compris.

« Ta salive. Ils la gardent, après ? Ils en font quoi ? »

J'ai dit que je ne savais pas, que je supposais qu'ils la jetaient, ou qu'ils la gardaient pour des études, qu'il y avait sûrement des conditions quelque part. Il n'a rien ajouté. Il m'a rendu le téléphone en le posant à plat sur la nappe, l'écran vers le bas.

« Ton père se méfie de tout ce qui vient d'Amérique, a dit ma mère. Il ne voulait pas de micro-ondes. »

Il a souri, il s'est levé pour aller arroser les tomates, et on a parlé d'autre chose. Je me souviens de la lumière sur les saules et du bruit du tuyau d'arrosage au fond du jardin. Je me souviens de m'être dit que mon père vieillissait, qu'il devenait de ces hommes qui demandent ce qu'on fait de leurs données. C'est tout ce que j'ai pensé.

En septembre, au verger, j'ai parlé du test à Gérard. Gérard est un instituteur à la retraite qui vient deux matinées par semaine nous aider à étiqueter les arbres de la collection, et qui passe le reste de son temps à reconstituer l'arbre généalogique de sa famille jusqu'au règne de Louis XIV. Il m'a écoutée en essuyant ses lunettes avec un pan de sa chemise, puis il m'a expliqué que j'avais fait la moitié du travail. Le site américain ne comparait mon ADN qu'avec ses propres clients. Il existait d'autres sites, gratuits, où l'on pouvait déposer le fichier brut, la longue liste de lettres et de chiffres que le laboratoire m'avait permis de télécharger. Là, on trouvait des cousins qu'on ne trouvait pas ailleurs.

« Vous avez peut-être des cousins à Saint-Ermeland qui ne le savent pas », il a dit.

Il m'a écrit le nom du site sur une étiquette de pommier, au dos, au crayon gras.

Je l'ai fait un soir, dans le canapé, pendant que Mathias regardait un match. Il fallait créer un compte, téléverser le fichier, attendre. Il fallait aussi faire défiler une page de conditions que personne ne lit, et cocher des cases. L'une d'elles était plus longue que les autres. Elle disait à peu près : j'autorise la comparaison de mon profil avec des profils soumis par les autorités, dans le cadre de l'identification de restes humains ou d'enquêtes sur des crimes violents. J'ai lu « restes humains » et j'ai pensé aux noyés. Le fleuve en rend deux ou trois chaque année, aux barrages, dans les roseaux de la Boucle. Mathias en a trouvé un, l'hiver de notre rencontre, coincé dans la chaîne du bac. Il n'a jamais su qui c'était. Personne n'a jamais su. J'ai pensé que si un jour un de ces noyés était un cousin à moi, ce serait bien qu'on puisse lui rendre son nom, et j'ai coché la case.

Le site a mouliné pendant deux jours. Il m'a trouvé une femme en Belgique et un homme dans le Sud-Ouest, cousins éloignés tous les deux, qui ne répondaient pas aux messages. J'ai cessé de m'y connecter vers la fin du mois. Les pommes tombaient, on avait la récolte des variétés anciennes à faire, deux cents arbres à visiter dans des vergers perdus au bout de chemins défoncés, avec des propriétaires qui avaient quatre-vingts ans et qui nous offraient du cidre à dix heures du matin. Je ne me suis plus souvenue du nom du site. L'étiquette de Gérard est restée dans la poche de ma veste de travail jusqu'à la lessive.

En janvier, le fleuve est monté.

Il monte presque chaque hiver, mais cette fois il est monté plus haut et plus longtemps, après trois semaines de pluie sur tout le bassin. Il a recouvert le quai de Vernesse, puis la route basse, puis les jardins des maisons du bord de l'eau, où les gens ont sorti les meubles sur les trottoirs. L'eau était brune, épaisse, elle charriait des branches entières et des bidons, et elle faisait un bruit continu qu'on entendait la nuit, les fenêtres fermées, comme une autoroute lointaine. Le bac de Haubervaux a cessé de traverser au bout du troisième jour. La préfecture l'interdisait, de toute façon, au-dessus d'une certaine hauteur à l'échelle. Mathias est resté à la maison.

Mathias n'est pas fait pour rester à la maison. Il a démonté et remonté le grille-pain. Il a fait trois sortes de soupe. Il descendait le soir voir l'échelle de crue au bout du quai, il remontait trempé et me donnait le chiffre au centimètre près, avec la tendance. Le neuvième jour, l'eau a commencé à baisser. Il pleuvait encore. Il était un peu plus de sept heures du soir, j'épluchais des poireaux, et on a sonné à l'interphone.

On ne sonne jamais chez nous à cette heure-là. On habite au dernier étage d'un vieil immeuble du quai, cinq étages sans ascenseur, et les rares visiteurs préviennent. Mathias a décroché.

« Oui ? »

J'ai entendu une voix de femme, déformée par le grésillement.

« Bonsoir. Je souhaiterais parler à madame Élodie Quesnel. Police judiciaire. »

Mathias m'a regardée. J'ai posé le couteau. La première chose à laquelle j'ai pensé, c'est mon grand-père. Il a presque quatre-vingt-dix ans, il vit seul dans la maison du haut à la pépinière, il refuse de porter le bouton d'alarme qu'on lui a acheté et il descend encore les marches de la serre avec sa canne. Ensuite j'ai pensé à mon père, qui conduit trop vite sur la route du pont quand il croit que personne ne le voit. Mathias a appuyé sur le bouton. On a entendu la porte du bas s'ouvrir et se refermer, puis des pas dans l'escalier, deux personnes, l'une qui montait d'un pas régulier, l'autre qui s'essoufflait vers le quatrième.

J'ai ouvert avant qu'ils frappent.