Un modèle qui ne se trompe jamais est un modèle qui triche. C'est la première chose qu'on apprend dans mon métier, et la dernière qu'on oublie, parce qu'elle vous a fait honte au moins une fois. On a travaillé des semaines, on lance le calcul, et les prédictions tombent pile sur la réalité, quatre-vingt-dix-neuf pour cent de réussite, une courbe si belle qu'on voudrait l'encadrer au-dessus de son bureau. Puis on cherche, et on trouve toujours la même chose : quelque part, dans une colonne qu'on n'avait pas regardée, la réponse était déjà écrite. Le modèle ne devinait rien. Il recopiait. On appelle ça une fuite. L'avenir a fui dans les données, et la machine s'est contentée de le lire.
Je pensais à ça, ce matin d'octobre, pendant qu'on applaudissait.
La grande salle du vingt-deuxième étage de la tour Hespérie a trois murs de verre. Par temps clair, on voit les toits de Calverne jusqu'à la boucle du fleuve, et au-delà, sur la gauche, une ligne bleue que les gens de la direction commerciale prennent pour des nuages et qui est le rebord du Vernadois. Ce matin-là, il pleuvait. La pluie coulait sur les vitres en rideaux obliques, et la ville n'était plus qu'une idée grise. Nous étions une trentaine autour de la table ovale, la direction des risques, la prévoyance, le commercial, deux actuaires, mon équipe au complet, et Grégoire Ancel debout devant l'écran, la télécommande dans la main gauche, la droite dans la poche de son costume gris.
Grégoire dirige l'actuariat et la data. Il a cinquante-deux ans, une voix douce qui oblige à se taire pour l'entendre, et il ne dit presque jamais « je ». Il dit « on ». On a construit, on a décidé, on va proposer. Dans sa bouche, ce pronom ne désigne personne et tout le monde à la fois, ce qui est commode quand les choses tournent mal et flatteur quand elles tournent bien.
Ce matin-là, elles tournaient bien.
— Dernier point avant la pause, a-t-il dit. Présence. Bilan à quarante-six mois.
Il a appuyé sur la télécommande. Le logo du programme est apparu, un sablier stylisé dont le sable formait deux mains jointes, et sous le logo, en lettres fines, la phrase que le marketing avait achetée à une association du plateau pour le prix d'une subvention : Personne ne part seul.
Je connaissais la diapositive suivante. C'est mon équipe qui avait fourni les chiffres, la veille, dans un tableau que personne n'avait relu parce que personne ne relit jamais un tableau qui dit oui.
Bénéficiaires inclus : 1 187. Fenêtres refermées : 902. Dépassements : 4. Taux de dépassement : 0,4 %. Seuil conventionnel : 12 %.
— Pour ceux qui ne sont pas familiers du modèle, a dit Grégoire en se tournant vers la directrice commerciale, un petit rappel. Le modèle ne prédit pas la date de la mort. Personne ne sait faire ça, et Inès vous dirait que personne ne saura jamais. Il prédit une fenêtre. Une période dans laquelle, pour chaque assuré, on a quatre chances sur cinq qu'elle survienne. Ça veut dire, par construction, qu'une personne sur dix meurt avant sa fenêtre, et qu'une personne sur dix meurt après. C'est ce qu'on appelle un dépassement. Le modèle accepte un dépassement sur dix. Il est fait pour ça.
Il a laissé passer une seconde.
— Dans le Vernadois, sur neuf cent deux fenêtres refermées depuis le lancement, on a eu quatre dépassements.
Quelqu'un a sifflé entre ses dents, un des deux actuaires, je crois. Puis la directrice commerciale a posé son stylo et elle a applaudi, trois fois, avec ce petit rire qu'on a quand on ne sait pas si c'est permis. Les autres ont suivi. Mon équipe aussi. Alice, qui était arrivée chez nous en septembre et qui ne savait pas encore qu'on n'applaudit pas un chiffre, applaudissait plus fort que tout le monde.
J'avais les mains posées à plat sur la table. J'ai senti le froid de la surface monter dans mes poignets.
— Ça veut dire que l'accompagnement fonctionne ? a demandé la directrice de la prévoyance.
— Ça veut dire, a dit Grégoire, que quand on entoure les gens, ils partent au moment juste. On le soupçonnait. On a maintenant les chiffres pour le dire. Des gens qu'on visite, qu'on appelle, auprès desquels quelqu'un veille la nuit, ce sont des gens qui ne s'accrochent pas. Ils partent apaisés, dans leur fenêtre, entourés. C'est exactement ce que promet la phrase. On va proposer au conseil d'administration, dans sept semaines, le déploiement national.
Il a souri vers moi, par-dessus les têtes, le sourire qu'on adresse à l'auteur d'un livre pendant qu'on le lit à voix haute.
C'était mon modèle. J'y avais passé quatre ans. J'avais choisi les variables, écrit les tests, tué trois versions qui ne tenaient pas. Je savais ce qu'il valait, à la décimale près, et je savais qu'il ne valait pas ça.
J'ai entendu ma propre voix avant d'avoir décidé de parler.
— C'est trop bon.
Le silence a été bref, et poli.
— Voilà Inès, a dit Grégoire. On lui apporte un modèle parfait, elle cherche l'erreur.
Tout le monde a ri, moi y compris, parce qu'il avait raison et que c'était une plaisanterie qu'on faisait sur moi depuis des années. Il a enchaîné sur le calendrier du conseil, les budgets, les partenaires à trouver dans les autres régions. J'ai regardé la pluie. Je n'ai plus rien dit. Il y a des phrases qui ne servent à rien dans une salle de réunion, et ce chiffre est impossible est la première d'entre elles, parce que personne n'y entend autre chose qu'une modestie de façade.
Il faut que j'explique ce que c'est qu'une fenêtre, parce que tout ce qui suit en dépend.
Hespérie assure un peu plus de trois millions de personnes : des contrats d'assurance-vie, de la prévoyance, et, à travers une branche mutualiste dont les brochures ne prononcent jamais le nom de la maison mère, des complémentaires santé. Pour chaque assuré de plus de soixante-dix ans, mon modèle produit une courbe. Elle part de un, la certitude d'être vivant aujourd'hui, et elle descend, mois après mois, vers zéro. Elle descend lentement pour un homme de soixante et onze ans qui marche tous les matins, très vite pour une femme de quatre-vingt-dix ans qui vient de passer trois semaines à l'hôpital. La fenêtre, c'est le morceau de cette courbe où se trouvent les quatre cinquièmes de la chute. Ce qui reste de part et d'autre, un dixième au début, un dixième à la fin, c'est l'incertitude honnête. Ce qu'un modèle doit à la réalité.
Le marketing appelle ça le Sablier. Je n'ai jamais prononcé ce mot. Un sablier dit l'heure exacte de la fin. Mon modèle disait : probablement entre tel mois et tel mois, et je ne sais pas mieux. C'est tout ce qu'il savait dire, et c'est pour ça qu'il était bon.
Présence avait été lancé près de quatre ans plus tôt, dans le Vernadois, parce que le Vernadois cochait toutes les cases d'un pilote. Un haut plateau granitique à deux heures quarante de Calverne, des villages qui se vident, une population parmi les plus âgées du pays, un seul médecin pour quarante kilomètres, et une coopérative d'élevage dont le contrat collectif couvrait, chez nous, presque tous les anciens paysans. Hespérie écrivait aux assurés que le modèle signalait. Ceux qui acceptaient recevaient la visite d'une infirmière de l'association partenaire, puis des appels, des visites, et, la nuit, quelqu'un pour veiller. Le programme était gratuit. Il coûtait à Hespérie moins cher qu'une hospitalisation de fin de vie, et rapportait beaucoup en image. C'est Grégoire qui avait choisi le Vernadois. Je n'avais pas protesté. Je m'étais même sentie fière, d'une fierté que je n'avais avouée à personne : mon modèle allait tenir compagnie à mon plateau.
Mon père était dans Présence depuis treize mois.
C'est moi qui lui avais dit d'accepter. Il m'avait appelée, un soir, la lettre à la main, avec la voix qu'il prend pour les papiers officiels, lente et méfiante comme devant une vache qu'il ne connaît pas. Ta boîte m'écrit. Ils veulent m'envoyer du monde. J'avais dit : c'est un programme de prévention, papa, c'est gratuit, c'est une bonne association, prends-le. Je n'avais pas cherché pourquoi il était éligible. C'était ma règle, et j'en étais fière aussi : je ne regarde jamais une ligne. Je regarde des colonnes. Un statisticien qui ouvre la fiche de son propre père n'est plus un statisticien, c'est un fils ou une fille avec un accès privilégié, et j'avais vu ce que ça donnait chez d'autres.
De retour à mon bureau, j'ai fait le calcul que n'importe quel étudiant de deuxième année aurait fait.
Si le modèle disait vrai, si chaque bénéficiaire avait réellement une chance sur dix de dépasser sa fenêtre, alors sur neuf cent deux fenêtres, on devait en attendre environ quatre-vingt-dix. Le hasard pouvait en donner soixante-dix, ou cent dix. Il pouvait, les années de chance, en donner soixante. Pour qu'il en donne quatre, il fallait une probabilité qui s'écrit avec trente-quatre zéros après la virgule avant le premier chiffre qui compte. Il n'y a pas assez de secondes depuis le début de l'univers pour qu'un tel hasard se produise une seule fois en tirant au sort à chaque seconde.
Ce n'était donc pas le hasard. Ce n'était pas non plus un modèle génial : j'aurais aimé, mais un modèle qui se trompe dix fois moins que prévu dans une seule région, et normalement partout ailleurs, n'est pas génial. Il est mal compris.
J'ai noté trois hypothèses sur le bloc de papier que je garde à côté de mon clavier, et que je déchire chaque soir.
La première : l'association trichait sur les sorties. Il suffisait de clore le dossier d'un bénéficiaire avant la fin de sa fenêtre, pour une raison administrative quelconque, déménagement, refus, hospitalisation, et il disparaissait du calcul. Plus de dépassement possible. C'est ce que font toutes les structures qu'on paie à la performance, et je n'aurais même pas été choquée.
La deuxième : une fuite. Une erreur dans nos propres tables qui aurait fait apparaître des morts là où il n'y en avait pas, ou décalé des dates.
La troisième, je ne l'ai pas écrite. Elle tenait dans la phrase de Grégoire. Ils partent au moment juste. Il existe, dans la littérature des soins palliatifs, des observations de ce genre, et les infirmières de nuit racontent toutes la même chose : les mourants attendent. Ils attendent qu'un fils soit arrivé, ou au contraire qu'il soit parti se reposer. Ils attendent la fin d'une fête, le passage d'une date. Je n'y avais jamais cru. Mais je n'avais aucune donnée pour prouver que c'était faux.
J'ai passé l'après-midi sur autre chose, une étude de rentabilité pour la direction de l'épargne, avec l'impression d'avoir un caillou dans la chaussure.
Mon père m'a appelée vers vingt heures, ce qui était inhabituel. Il n'appelle que quand il a quelque chose à dire, c'est-à-dire rarement, et il raccroche dès que c'est dit.
— Il fait beau, là-haut, a-t-il annoncé. Pas comme chez toi. On a eu le premier gel ce matin.
Il savait qu'il pleuvait chez moi parce que la télévision le lui avait dit, et il y trouvait une satisfaction qu'il n'aurait jamais avouée : le plateau, où il gèle en octobre, avait le beau temps, et Calverne, où l'on a inventé le confort, avait la pluie.