Un an plus tôt
Le son. C’est la première chose qui m’a frappée. Un chaos de sons. Les rires criards des enfants se mêlaient à la musique assourdissante d’un manège, une ritournelle pop synthétique et joyeuse qui me vrillait les tympans. L’odeur de sucre filé et de friture flottait dans l’air chaud de cette fin d’après-midi de juin, une odeur écœurante qui me collait à la gorge. Partout, des couleurs vives, agressives : le rouge d’une pomme d’amour, le bleu électrique d’une barbe à papa, le jaune clignotant des ampoules d’un stand de tir. Une surcharge sensorielle.
Léa, ma fille de cinq ans, tirait sur ma main. Ses petits doigts étaient moites dans les miens. « Encore un tour, maman ! S’il te plaît ! Le carrousel ! » Sa voix était une petite cloche cristalline au milieu du vacarme. Ses yeux, deux grandes billes couleur noisette, pétillaient de cette joie pure et totale que seuls les enfants connaissent. J’ai souri, un vrai sourire, le genre qui part du cœur et illumine tout le visage. Marc, mon mari, se tenait à côté de nous, son bras nonchalamment posé sur mes épaules. Il a ri. « Je crois que notre fille est une droguée à l’adrénaline, Élise. » « C’est de toi qu’elle tient ça », ai-je répondu en lui donnant un petit coup de coude.
Le bonheur. Il était là, tangible, presque solide. Un de ces moments parfaits, un instantané que l’on voudrait mettre sous verre pour l’éternité. Léa, avec sa robe à fleurs et ses couettes blondes qui dansaient à chaque pas. Marc, beau et détendu dans sa chemise en lin, l’homme que j’aimais plus que tout. Moi, au milieu, le pivot de ce petit monde parfait.
« D’accord, ma puce, un dernier tour, mais après on rentre, promis ? Il se fait tard. » Léa a sauté sur place, un cri de joie lui échappant. Marc a sorti son portefeuille. « Je vais chercher les jetons. Attendez-moi là, ne bougez pas. » Il a embrassé Léa sur le front, puis m’a volé un baiser rapide, ses lèvres avaient le goût sucré du soda qu’il venait de boire. Je l’ai regardé s’éloigner, se frayant un chemin dans la foule dense et mouvante.
Je me suis accroupie à la hauteur de Léa. « Tu vois le cheval blanc avec la crinière dorée ? C’est celui-là que tu veux, n’est-ce pas ? » Elle a hoché la tête avec ferveur. C’est à ce moment-là que je l’ai vu. Un ballon rouge, en forme de cœur, qui s’envolait doucement vers le ciel crépusculaire. Un enfant, plus loin, pleurait sa perte. Mon regard l’a suivi, une seconde, peut-être deux. Une bouffée de nostalgie, une pensée fugace pour ma propre enfance.
Deux secondes. C’est tout ce qu’il a fallu.
Quand j’ai baissé les yeux, la main que je tenais était vide. L’air avait pris la place des doigts de ma fille. « Léa ? » Mon cœur a donné un coup sourd dans ma poitrine. Je me suis relevée d’un bond. J’ai tourné sur moi-même. Des visages. Des dizaines de visages anonymes, flous. Des jambes, des poussettes, des rires. Pas de petite robe à fleurs. Pas de couettes blondes. « LÉA ! » Mon cri s’est noyé dans la cacophonie de la fête foraine. La panique, glaciale et brûlante à la fois, a commencé à grimper le long de ma colonne vertébrale. J’ai bousculé les gens, mes yeux balayant la foule frénétiquement. « Excusez-moi… ma fille… avez-vous vu une petite fille… ? » Les gens secouaient la tête, indifférents, absorbés par leur propre bonheur. La musique du carrousel, la même chanson pop, était devenue monstrueuse, une scie circulaire qui découpait mes nerfs. L’odeur de sucre me donnait la nausée.
Je ne sais pas combien de temps j’ai couru, hurlé son nom. Chaque seconde était une éternité de torture. J’imaginais le pire. Tout. Les scénarios les plus sombres défilaient dans ma tête, des images violentes, insoutenables. C’était ma faute. J’avais lâché sa main. Deux secondes.
Et puis, j’ai entendu la voix de Marc, derrière moi, tendue. « Élise ! » Je me suis retournée. Il n’était pas seul. Il tenait Léa par les épaules. Et à côté d’eux se trouvait une jeune femme. Elle tenait un énorme ours en peluche. Léa pleurait, son petit visage rouge et bouffi, mais elle était là. Vivante. Je me suis effondrée sur elle, la serrant si fort qu’elle a gémi. Je respirais son odeur, ses cheveux, sa peau. Elle était réelle. « Oh mon Dieu, Léa… j’ai eu si peur… » Marc a posé une main sur mon dos. « Elle va bien. Cette jeune femme l’a retrouvée. Elle était près du stand de tir, elle voulait gagner un ours pour toi. » J’ai levé les yeux vers l’inconnue. Elle était jeune, la vingtaine, des cheveux bruns coupés court, un visage doux. Elle me souriait gentiment. « Elle était toute seule et elle pleurait », a-t-elle dit d’une voix calme. « Je me suis dit que ses parents ne devaient pas être loin. » « Merci », ai-je suffoqué, les larmes coulant enfin. « Je ne sais pas comment vous remercier. » Elle a haussé les épaules. « C’est normal. »
Ce soir-là, en rentrant, après avoir bordé Léa qui s’était endormie, épuisée, un ours en peluche rose dans les bras, j’ai fait la vaisselle. Mes mains tremblaient encore. L’image de sa main vide dans la mienne tournait en boucle. Marc est entré dans la cuisine, m’a prise dans ses bras par-derrière. « C’est fini, mon amour. Elle est là. Elle est en sécurité. » J’ai hoché la tête, mais le poison de la peur était déjà dans mes veines. Une assiette m’a glissé des mains. Elle s’est écrasée sur le carrelage dans un bruit assourdissant. Des dizaines de fragments de porcelaine blanche, comme les morceaux de ma tranquillité d’esprit. Les éclats d’une vie.
J’ai ramassé les morceaux, un par un. Mais je savais, au fond de moi, que même si je parvenais à tous les retrouver, rien ne serait plus jamais parfaitement recollé.
Aujourd’hui.
La nuit est totale, épaisse comme du velours noir. Le silence de la maison n’est troublé que par la respiration lente et régulière de Marc à côté de moi. Tout est calme. Paisible. Et puis, je l’entends.
CRAC.
Un son bref, sec, venant d’en bas. Le bruit d’une assiette qui se brise sur le carrelage de la cuisine. Je me redresse d’un coup, le cœur battant à tout rompre. Marc grogne dans son sommeil et se retourne. Le silence revient. Plus rien. C’était un rêve. Juste un mauvais rêve. Un écho du passé. Je me force à me rallonger, à fermer les yeux. Mais le sommeil ne vient pas. Le son résonne encore dans ma tête, net et violent. Le son de notre vie qui se brise. Encore et encore.