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Extrait gratuit · Vertige Littéraire

Le Syndrome du coucou

Chapitre 1 : Mètres carrés et solitude

Le parquet de chêne massif gémissait sous les pas de Béatrice. Ce n’était pas un craquement de vieillesse, mais une plainte familière, le soupir d’un géant endormi qu’elle dérangeait dans sa routine. Chaque latte avait sa propre voix, un langage qu’elle avait appris à déchiffrer en cinquante ans. Celui près de la bibliothèque protestait d’une note aiguë ; celui qui menait au salon offrait une résonance grave, presque caverneuse. Elle connaissait la cartographie sonore de son appartement comme la géographie de ses propres rides.

Dehors, le ciel de Paris pesait sur les toits d’ardoise, une laitance grise qui volait à la pièce sa lumière naturelle. Il était dix heures du matin. Dans le grand salon, la poussière dansait en colonnes obliques dans les rares rayons qui perçaient la baie vitrée. Béatrice passa un doigt sur le marbre de la cheminée. Froid, immuable. Une fine pellicule grise se déposa sur sa peau. Elle pinça les lèvres. Le ménage avait été fait la veille. La poussière, comme la solitude, revenait toujours, impitoyable et silencieuse.

L’appartement exhalait un parfum de cire d’abeille et de temps. C’était l’odeur de sa vie avec Jean-Paul, une odeur de livres reliés, de bois entretenu et de thé noir qui infuse. Mais depuis sa mort, il y a quatre ans, une autre note s’était ajoutée au mélange : celle du vide. Un vide qui rendait les plafonds plus hauts, les couloirs plus longs, les pièces plus froides. Cent soixante mètres carrés pour une femme de soixante-dix ans. C’était une armure devenue trop lourde, un royaume sans sujet.

Elle traversa le salon, ses chaussons feutrés étouffant ses pas. Ses yeux scannèrent la pièce, un réflexe de conservateur de musée. Le cartel en laiton de la commode Louis XV, poli la semaine dernière. La pile de revues d’histoire sur le guéridon, parfaitement alignée. Le portrait de Jean-Paul sur le piano, droit et sévère dans son cadre en argent. Tout était à sa place. Un ordre impeccable pour masquer le désordre de l’absence.

Son chemin la mena à son bureau, la seule pièce qui n’était pas démesurée. C’était son sanctuaire, son poste de commandement. Les dossiers étaient rangés par couleur dans une armoire métallique qui détonnait avec le reste du mobilier. Factures. Santé. Impôts. Succession. Chaque chemise cartonnée était une bataille gagnée contre le chaos administratif du monde moderne. Sur le buvard en cuir, une lettre attendait. L’enveloppe à fenêtre laissait deviner le logo bleu et rouge de son fournisseur d’énergie.

Elle s’assit, le dos raide. Le fauteuil en cuir soupira sous son poids. D’un geste précis, elle saisit un coupe-papier en nacre et trancha l’enveloppe. Ses doigts, un peu raidis par l’arthrose, déplièrent le document.

Facture de régularisation.

Les chiffres dansaient devant ses yeux. Une somme à trois zéros qui la fit retenir son souffle. Le bouclier tarifaire, la crise, l’inflation… Les mots des journaux télévisés prenaient soudain la forme brutale de cette ligne de chiffres. Elle fixa le montant, sentant une bouffée de chaleur lui monter aux joues. Ce n’était pas la ruine, non. Jean-Paul avait été prévoyant. Mais c’était un avertissement. Un rappel que son monde, si soigneusement préservé, était assiégé par une réalité économique qu’elle ne maîtrisait plus.

L’appartement n’était plus seulement un cocon. Il devenait un prédateur financier, la dévorant mètre carré par mètre carré.

Elle repoussa la facture, comme pour éloigner la menace. Ses yeux tombèrent sur le petit ordinateur portable posé, fermé, à côté du sous-main. Un cadeau de sa nièce. Un objet lisse, froid, qu’elle n’utilisait que pour consulter ses comptes et répondre à de rares courriels. Elle l’ouvrit. L’écran s’illumina d’une lueur spectrale, projetant une lumière crue sur son visage.

Le curseur clignotait sur un document Word vierge. Un document qu’elle avait ouvert la semaine précédente, puis refermé aussitôt. Le titre était resté : Annonce.

Un frisson la parcourut. L’idée était là, tapie dans un coin de son esprit depuis des mois, murmurée par sa nièce, suggérée plus directement par son banquier. Sous-louer. Le mot lui-même était laid, presque vulgaire. Faire entrer un étranger dans ce lieu sacré. Partager les bruits, les odeurs, l’intimité. C’était une profanation.

Pourtant, la facture était là, sur le bureau, comme un argument sans réplique. Et puis, il y avait le silence. Ce silence assourdissant que les murs lui renvoyaient à longueur de journée. Parfois, elle se surprenait à parler seule, juste pour entendre le son d’une voix humaine.

Le téléphone fixe, posé sur un coin du bureau, émit une vibration asthmatique avant de sonner. Une sonnerie stridente, d’un autre âge, qui la fit sursauter. Le nom d’Hélène s’afficha sur le petit écran. Sa seule amie proche. Son unique ancre dans le présent.

« Allô ? » dit Béatrice, sa voix légèrement éraillée par le manque d’usage.

« Béatrice ! C’est moi. Je ne te dérange pas ? » La voix d’Hélène était chaude, pleine de vie. Toujours.

« Pas du tout. Je… je m’occupais de mes papiers. » Le mensonge était si habituel qu’il ne lui coûtait plus rien. Je regardais les murs et j’écoutais le silence.

« Ah, tes fameux papiers ! Tu es la dernière personne que je connaisse qui pourrait faire de l’ombre à l’administration fiscale. Comment vas-tu, vraiment ? »

Le vraiment était là, suspendu entre elles. Hélène savait. Elle devinait la solitude, l’angoisse des jours qui s’étirent.

« Tout va parfaitement, » répondit Béatrice, un peu trop vite. « Le temps est maussade, c’est tout. »

Un court silence. Hélène choisissait ses mots. « Je pensais à toi. Je me disais… ça fait longtemps qu’on n’a pas déjeuné. La semaine prochaine, peut-être ? Au petit bistrot rue des Dames ? »

« Avec plaisir, » dit Béatrice, une gratitude sincère perçant sa carapace.

« Parfait. Écoute, je ne te retiens pas. Fais attention à toi. Et appelle-moi si… enfin, tu sais. Appelle-moi. »

« Je t’assure que tout va bien, Hélène. En fait, » elle hésita, la confession lui montant aux lèvres malgré elle, « je pense même avoir un peu de compagnie, bientôt. »

« Ah bon ? Ta nièce vient te voir ? »

Béatrice prit une inspiration. « Non. Je… je vais louer la chambre de bonne. »

Le silence au bout du fil fut plus éloquent qu’un discours. Puis, la voix d’Hélène, plus grave. « Tu es sûre de toi, Béatrice ? Faire entrer n’importe qui chez toi… à notre âge… »

La remarque la piqua au vif. À notre âge. Comme si elle était déjà une relique fragile.

« Ce ne sera pas n’importe qui, » rétorqua-t-elle, sur la défensive. « Je ferai une sélection rigoureuse. Une étudiante, probablement. Un peu de jeunesse et de vie dans cet appartement ne fera pas de mal. Et puis, entre nous, les charges deviennent ridicules. »

Elle avait lâché la vérité économique, comme pour se justifier.

« Je comprends, » dit Hélène, conciliante. « Bien sûr. Fais attention, c’est tout ce que je dis. Le monde a changé, tu sais. Les gens ne sont plus… »

« Je ne suis pas encore sénile, Hélène, » la coupa Béatrice, plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu. « Je sais encore reconnaître les gens honnêtes. »

« Pardon. Tu as raison. C’est une excellente idée. » Mais le ton manquait de conviction.

Après avoir raccroché, Béatrice resta immobile, la main sur le combiné. La conversation l’avait laissée avec un goût amer dans la bouche. La pitié bienveillante de son amie était presque plus insultante que l’indifférence du reste du monde. Je ne suis pas sénile. Mais la peur était là, latente. La peur d’oublier un nom, un rendez-vous. La peur de devenir cette vieille femme confuse que l’on regarde avec un mélange de compassion et d’agacement.

Sa détermination s’en trouva renforcée. Louer cette chambre n’était plus seulement une nécessité financière. C’était un acte d’indépendance. La preuve qu’elle était encore capable de prendre des décisions, de gérer sa vie, de s’ouvrir au monde.

Elle reporta son attention sur l’écran de l’ordinateur. Ses doigts, habitués à la course fluide d’un stylo-plume sur du papier Vergé, se sentirent maladroits sur les touches en plastique.

Le premier jet fut clinique, froid.

« Paris 17e. Particulier loue chambre de service meublée, 12 m². Toilettes sur le palier. Libre de suite. »

Elle relut la phrase. Chambre de service. Le terme était daté, presque humiliant. Il sentait la servitude, la relégation. Elle l’effaça.

« Paris 17e, quartier Ternes. Dans bel immeuble haussmannien, loue chambre indépendante et lumineuse, entièrement rénovée. Salle d’eau et WC privatifs sur le palier. »

C’était mieux. Plus digne. Mais cela ne disait rien de ce qu’elle cherchait vraiment. Ce n’était pas qu’une locataire qu’elle voulait, mais une présence. Une présence qui ne dérangerait pas, qui respecterait son ordre, son silence.

Elle ajouta une nouvelle ligne, hésitant sur chaque mot.

« Idéal pour étudiante calme et sérieuse. »

Sérieuse. Le mot lui semblait essentiel. Il évoquait le respect, la discrétion. Mais était-ce suffisant ? Elle pensa aux histoires qu’on entendait. Les fêtes, la musique, les allées et venues. Son estomac se noua.

Elle continua, comme pour se rassurer en posant ses propres conditions, ses propres barrières.

« Non-fumeuse. Références exigées. »

Elle se relut. L’annonce était correcte, impersonnelle. C’était une transaction, rien de plus. Elle copia le texte et ouvrit le site spécialisé que sa nièce lui avait montré. La création d’un compte, le mot de passe, le dépôt de l’annonce… Chaque étape était un petit combat contre une logique qui n’était pas la sienne. Les menus déroulants, les cases à cocher, l’obligation de télécharger des photos.

Elle se leva et alla chercher son appareil photo numérique. Debout dans le couloir de service, elle photographia la petite chambre. Les murs fraîchement repeints en blanc, le lit simple avec sa couverture en boutis, le petit bureau en bois clair. C’était propre, net, impersonnel. Presque monacal. Elle photographia aussi la minuscule salle d’eau sur le palier, que Jean-Paul avait fait rénover pour une employée de maison qu’ils n’avaient finalement jamais engagée.

De retour à son bureau, elle téléchargea les images. Elles apparurent à l’écran, petites et froides. Elle fixa la photo de la chambre vide. Pendant un instant, elle y projeta une vie. Des livres sur le bureau. Un vêtement jeté sur la chaise. Une tasse de café encore fumante. L’idée lui apporta un étrange réconfort, aussitôt balayé par une vague d’appréhension.

Il ne restait plus qu’à fixer le loyer. Elle consulta d’autres annonces dans le quartier, le cœur serré. Les prix lui semblèrent exorbitants. Elle choisit un montant qu’elle jugea raisonnable, presque modeste. Assez pour couvrir la facture de régularisation et lui donner un peu d’air, mais pas assez pour donner l’impression qu’elle cherchait à exploiter la misère des étudiants.

La dernière étape. Le bouton « Publier l’annonce ».

Son doigt survola le trackpad. C’était le clic le plus difficile de sa vie. Plus difficile que de signer les papiers de la succession, plus difficile que de résilier les abonnements de Jean-Paul. Ces actes-là entérinaient une fin. Celui-ci initiait un commencement inconnu. C’était une invitation lancée dans le grand vide numérique. Une bouteille à la mer.

Elle ferma les yeux et appuya.

Le clic fut à peine audible, mais il résonna dans le silence de l’appartement comme un coup de feu. La page se rafraîchit. Votre annonce est en ligne.

C’était fait.

Béatrice se recula de son bureau, comme si l’ordinateur pouvait la mordre. Elle se sentait vidée, à la fois soulagée et terrifiée. Elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre du salon. Elle posa son front contre la vitre froide, regardant les voitures glisser sur le boulevard humide. Elle avait l’impression d’avoir abaissé le pont-levis de sa forteresse.