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Extrait gratuit · Vertige Littéraire

Le Sixième Juré

Première partie. Les débats

La convocation disait huit heures trente. À huit heures dix, il faisait déjà vingt-quatre degrés sur le parvis de l'ancien parlement de Vaurignies, et les pigeons s'étaient mis à l'ombre des colonnes avec l'air de vieux employés qui connaissent la maison mieux que les nouveaux.

J'avais mis une robe de lin bleu et des sandales plates. J'avais hésité devant l'armoire comme une élève de troisième avant l'oral, puis j'avais pris ce qui ne collerait pas à la peau. La radio annonçait trente-trois degrés pour l'après-midi et prononçait le mot canicule avec une sorte d'appétit, celui des présentateurs à qui la météo offre enfin un sujet.

Un huissier en chemise blanche, petit, une moustache grise taillée au millimètre, m'a indiqué la salle des jurés au rez-de-chaussée. Le couloir sentait la cire et le papier qui a pris l'humidité pendant deux siècles. La salle elle-même ressemblait à toutes les salles d'attente de l'administration française : des chaises en plastique bleu alignées le long des murs, une machine à café qui ronronnait dans un angle, deux fenêtres à barreaux sur une cour pavée, et un tableau de liège où l'on avait punaisé une feuille dactylographiée intitulée Rôle de la session.

Une vingtaine de personnes étaient déjà là. Il en est arrivé d'autres pendant que je cherchais une place. Personne ne savait où se mettre. On se saluait à mi-voix, comme dans une église dont on ignore la religion.

« Vingt-neuf, a dit l'huissier en refermant la porte. Vous étiez trente-cinq sur la liste. Six ont été dispensés. Les autres, s'ils arrivent, ils arriveront en courant. »

Il s'appelait Jean-Pierre Lobry, il nous l'a dit tout de suite, et il nous a expliqué la journée avec la patience des gens qui répètent le même texte depuis vingt ans. Dans une demi-heure, nous monterions dans la grande salle. La présidente ferait l'appel. Ceux qui avaient une raison sérieuse de ne pas siéger dans telle ou telle affaire devraient la donner à ce moment-là, et pas après. Puis il y aurait le tirage au sort pour la première affaire. Six jurés et deux supplémentaires. Les autres redescendraient ici et pourraient rentrer chez eux, en restant joignables.

Une femme a demandé ce qu'on devait faire si on connaissait quelqu'un dans une affaire.

« Il faut le dire, a répondu Lobry. Sinon c'est tout le procès qui peut sauter. »

Je me suis approchée du tableau de liège. Trois affaires en trois semaines. Un vol avec arme, une tentative de meurtre dont je n'ai pas retenu le détail, et en tête de la liste, pour les quatre premiers jours : Jérémy Wattiez. Meurtre.

Derrière moi, quelqu'un a lu le nom à voix haute et quelqu'un d'autre a dit : « C'est le petit-fils. Celui de Bavrincourt. »

Je m'en suis souvenue à ce moment-là, vaguement, comme on se souvient d'une météo ancienne. Un hiver, plus de deux ans auparavant, le quotidien régional avait parlé pendant une semaine d'une retraitée de Bavrincourt retrouvée morte dans sa cuisine, puis de l'arrestation de son petit-fils. J'avais lu le titre à la boulangerie. Je n'avais pas acheté le journal. Au collège, une collègue de français avait dit que c'était toujours la même histoire, l'argent, la drogue, la famille, et nous étions passés aux conseils de classe.

« Étouffée avec un coussin, a dit une voix. La pauvre femme. »

« Moi, celui-là, j'aimerais bien en être. »

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, large d'épaules, les cheveux courts poivre et sel, en chemise de lin écru dont il avait roulé les manches sur deux tours exactement. Il se tenait près de la machine à café, un gobelet à la main, et il parlait sans hausser le ton, de cette voix basse qui oblige les autres à se taire pour l'entendre.

« Pourquoi ? » a demandé le jeune homme à côté de lui.

L'homme a réfléchi avant de répondre. J'ai remarqué qu'il réfléchissait vraiment, qu'il ne faisait pas semblant.

« Pour comprendre comment on en arrive là. Un gamin de vingt ans et sa grand-mère. Ça ne vous intéresse pas, vous ? »

Le jeune homme a eu un rire bref.

« Moi, ce qui m'intéresse, c'est de pas être pris. Ma copine accouche dans quinze jours. Enfin, normalement. »

Il portait une casquette qu'il a ôtée en disant ça, comme si la phrase méritait du respect. Il avait des avant-bras très bronzés jusqu'à une ligne nette au-dessus du coude, et une petite boucle d'oreille en argent. Sa jambe gauche tressautait sans arrêt.

J'ai trouvé une chaise libre près de la fenêtre, à côté d'une grande femme aux cheveux décolorés relevés en chignon, qui s'éventait avec la convocation pliée en quatre. Elle avait une hirondelle tatouée à l'intérieur du poignet.

« Vous aussi, vous avez pas dormi ? » m'a-t-elle demandé.

« J'ai dormi. Mal. »

« Moi, je dors le jour. Je suis de nuit, en maison de retraite. Alors huit heures et demie, pour moi, c'est minuit. »

Elle a ri, un rire large qui a fait tourner deux têtes, et elle m'a tendu la main. Sandrine. Je lui ai dit mon prénom et mon métier, parce qu'on finit toujours par le demander.

« Professeure de quoi ? »

« Sciences de la vie et de la Terre. Au collège Pasteur, à Marquelines. »

« Ah, la grenouille. »

Tout le monde dit ça. Je n'ai pas disséqué une grenouille depuis l'université, et les programmes l'interdisent depuis longtemps, mais j'ai appris à sourire comme si c'était la première fois.

C'était la fin de juin. J'aurais dû être au collège à cette heure-là, dans la salle 12, à faire réviser la génétique aux troisièmes pour le brevet. J'avais laissé des consignes à un collègue et des polycopiés sur mon bureau. Salomé, ma fille, passait la semaine chez son père à Vaurignies, parce que personne ne savait à quelle heure je rentrerais le soir. Elle avait quinze ans, elle nageait quatre soirs par semaine à la piscine de Marquelines, et elle m'avait dit en partant : « Si tu condamnes quelqu'un, ne me raconte pas. » Je lui avais rappelé que de toute façon je n'aurais pas le droit.

L'homme à la chemise de lin s'était déplacé. Il parlait maintenant avec un vieux monsieur assis seul au bout d'une rangée, la canne entre les genoux. Je n'entendais que des morceaux. Le vieux monsieur disait qu'il était de Hennemont, que c'était à deux kilomètres de Bavrincourt, qu'il avait travaillé au fond avec la moitié des hommes du coin. L'homme à la chemise de lin s'est penché vers lui.

« Alors il faut le dire, monsieur. Vraiment. Si vous avez connu le mari, ou quelqu'un de la famille, il faut le dire tout de suite à la présidente. Sinon, après, ils annulent tout, et c'est le gamin qui attend un an de plus. »

Le vieux monsieur a hoché la tête lentement, l'air soulagé qu'on lui donne une consigne.

Un peu plus tard, j'ai vu l'homme accroupi près d'une jeune femme qui tenait son téléphone à deux mains et faisait défiler des messages sans les lire. Elle avait un bébé de dix mois, la crèche fermait à dix-huit heures trente, son compagnon travaillait en équipe, sa mère était à l'hôpital. Elle répétait qu'elle ne savait pas comment faire si le procès finissait tard.

« Dites-le à la présidente, lui a-t-il dit doucement. Ils sont humains, vous savez. Ils voient ça tous les jours. Elle vous dispensera de celui-là, et vous ferez le suivant. »

Il s'est relevé en s'appuyant sur ses cuisses, il a croisé mon regard et il m'a fait un petit signe de tête, une sorte de salut de collègue. J'ai pensé que c'était un homme gentil. J'ai pensé aussi qu'il devait avoir l'habitude des salles d'attente et des gens perdus, qu'il était peut-être médecin, ou dans les assurances, ou délégué syndical. Il y a des gens qui se mettent naturellement au service des autres dans les lieux inconnus, comme il y a des élèves qui ramassent les copies sans qu'on le leur demande.

À neuf heures moins le quart, Lobry a ouvert la porte et nous a fait monter.

La grande salle d'audience de Vaurignies a été construite pour impressionner des gens qui n'avaient jamais vu de plafond peint. Ça marche encore. Les boiseries montent jusqu'à mi-hauteur, sombres, cirées, et au-dessus, dans un ciel de nuages roses et d'allégories en toges, une femme aux yeux bandés tient une balance que personne ne regarde. Des ventilateurs sur pied, quatre, alignés contre le mur du fond, brassaient un air qui sentait le bois chaud.

On nous a installés sur les bancs du public, à droite. En face, contre le mur de gauche, le box vitré était vide. Au centre, sous l'estrade, une barre de bois ciré, un micro sur pied et, un peu en retrait, un grand écran blanc.

La cour est entrée par une porte dérobée dans les boiseries. Trois magistrats en robe rouge et noire, une greffière en noir. Nous nous sommes levés sans qu'on nous le demande, avec ce réflexe de bétail bien élevé qui revient dès qu'on voit une robe. La présidente était une femme d'une soixantaine d'années, cheveux gris coupés au carré, lunettes en demi-lune qu'elle portait très bas sur le nez. À sa droite, un homme lourd, barbu, les yeux fatigués. À sa gauche, une jeune femme très pâle, les cheveux bruns tirés en queue de cheval, qui ne devait pas avoir plus de trente ans et qui tenait son dossier serré contre sa poitrine comme un cartable.

« Asseyez-vous, je vous en prie. »

La présidente s'appelait Brigitte Verhaeghe. Les deux autres étaient ses assesseurs, Hervé Lantoine et Juliette Ferrand. Elle a présenté l'avocat général, François Duriez, un grand homme à la voix de baryton qui nous a adressé un salut presque chaleureux depuis son pupitre, sur la droite, et la greffière, Nadia Hocquet. Puis elle a fait l'appel.

Vingt-neuf noms. À chacun, une main se levait, un « présent » sortait plus ou moins assuré. Quand elle a dit le mien, ma voix est montée d'un demi-ton.

Ensuite elle a demandé si l'un d'entre nous avait un motif sérieux de ne pas siéger dans l'affaire Wattiez.

Le vieux monsieur de Hennemont s'est levé avec sa canne. Il a expliqué qu'il avait connu Raymond Dhainaut, le mari de la victime, au fond, à la même fosse, et qu'ils avaient été voisins de vestiaire pendant six ans. La présidente l'a remercié et l'a dispensé de cette affaire. Puis la jeune femme au bébé a levé la main, a parlé de la crèche et de sa mère hospitalisée d'une voix qui tremblait. La présidente l'a écoutée jusqu'au bout et l'a dispensée aussi, pour ce procès seulement.

« Vous ferez partie du tirage pour les affaires suivantes, madame. »

La jeune femme s'est rassise en pleurant un peu, de soulagement. J'ai cherché des yeux l'homme à la chemise de lin. Il était au troisième rang, droit, les mains posées à plat sur ses genoux. Il regardait la cour.

Il restait vingt-sept noms.

Alors la présidente a posé la question qu'elle devait poser, d'une voix plus lente, en détachant les mots.

« Y a-t-il parmi vous une personne qui connaîtrait l'accusé, la victime, un membre de leur famille, ou qui aurait un lien quelconque avec les faits qui vont être jugés ? »

Personne n'a bougé. Les ventilateurs ont continué de tourner. Quelque part derrière moi, une chaise a craqué.