Aller au contenu
← Le Parloir du jeudi

Extrait gratuit · Vertige Littéraire

Le Parloir du jeudi

Première partie — Le silence

Il y a onze portes entre le parking de Saint-Aurèle et la chaise de Paul Merle. Je les ai comptées le premier jeudi, à dix-huit ans, et je n'ai jamais cessé de les entendre.

La première est celle de la maison d'accueil des familles, une porte vitrée au ressort fatigué qui se rabat trop lentement : on entend l'air filer sous le joint, puis un claquement mou, comme une main posée à plat sur une table. La deuxième est la grille du parvis, un grincement en deux temps suivi du bourdonnement de la gâche électrique, une mouche prise dans une lampe. Viennent ensuite les deux portes du sas, qui ne s'ouvrent jamais ensemble : la seconde attend que la première se soit bien refermée, un choc sourd, une seconde de rien, un déclic. Puis la porte du couloir des casiers, celle du portique, la porte coupe-feu que tout le monde pousse de l'épaule, les deux portes de la cour intérieure que je ne vois jamais et que j'entends seulement quand on me fait attendre, la porte du couloir des parloirs. La onzième est vitrée. C'est celle du box numéro trois.

Au cinéma, une porte de prison, c'est du métal et de l'écho. On frappe une plaque d'acier dans une cage d'escalier, on ajoute une queue de réverbération longue comme un couloir de cathédrale, et le spectateur a froid dans le dos. Les vraies sont plus bêtes. Elles font le bruit d'un réfrigérateur industriel qu'on referme, et c'est pire.

Je le sais parce que c'est mon métier. Je suis bruiteuse. Je fabrique les pas, les portes, les froissements, les verres, les coups et les chutes des films que d'autres ont tournés. Le vrai son n'existe pas, dit Hervé, qui m'a tout appris : il n'y a que le son juste. Un os qui se brise, c'est une branche de céleri tordue près du micro. Une nuée d'oiseaux qui s'envole, c'est une paire de gants de cuir qu'on secoue. Je passe mes journées à savoir de quoi un bruit est fait, et le jeudi après-midi, depuis douze ans, je traverse onze portes dont je connais la matière par cœur.

La route de Saint-Aurèle fait cinquante-cinq kilomètres depuis Varlanges. J'ai compté cinquante minutes la première fois, j'en compte cinquante encore, à deux près selon les tracteurs. Fin octobre, les champs de betteraves sont arrachés et la terre reste en tas au bord des parcelles, grise, avec des flaques qui ne sèchent plus. Ce jeudi-là il y avait du brouillard dans les creux, de ce brouillard qui ne monte pas et qui ne se décide pas à partir, et j'ai roulé avec les phares allumés en plein après-midi.

J'ai garé la voiture au même endroit que d'habitude, sous le troisième platane, parce qu'il n'y a pas de raison de changer. Dans la maison d'accueil, une bénévole que je ne connaissais pas a levé la tête de son thermos et m'a demandé si c'était ma première fois. J'ai dit non. Elle n'a pas insisté. Les habituées, celles qui viennent voir un fils, un mari, un frère, me font un signe de menton depuis des années sans jamais me demander qui je viens voir. Il y a une politesse des salles d'attente de prison que je n'ai trouvée nulle part ailleurs : on ne demande pas. On partage le café du distributeur, on se prête un stylo pour remplir la fiche, on se dit que le brouillard, quand même, et on ne demande pas.

J'ai mis mon téléphone, mes clés et ma montre dans le casier numéro quarante. Ma montre, parce que la boucle sonne sous le portique. Je le sais depuis le premier jeudi.

C'est Franck qui tenait le portique. Franck Mazel, crâne rasé, lunettes à fine monture, une carrure de déménageur et une voix de bibliothécaire. Il fait les parloirs de Saint-Aurèle depuis une dizaine d'années. Il m'appelle madame Castel, je l'appelle Franck, et en dix ans nous avons dû échanger l'équivalent d'une conversation normale, découpée en tranches de six mots.

Ce jour-là, il a attendu que je sois passée sous l'arche, qui n'a pas sonné, pour dire :

— Il revient de l'hôpital.

J'ai repris ma veste sur le tapis.

— Aujourd'hui ?

— Extraction ce matin. Rentré pour midi.

— Qu'est-ce qu'il a ?

Franck a regardé le couloir derrière moi, comme s'il y avait quelqu'un, et il n'y avait personne.

— Je ne peux pas vous dire ça, madame Castel.

Puis, en me rendant le bac en plastique où j'avais posé ma ceinture :

— Il a une sale tête. Je vous préviens, c'est tout.

J'ai remis ma ceinture. Mes doigts ont eu du mal avec l'ardillon.

Le box numéro trois fait à peu près deux mètres sur deux. Une table carrée, deux chaises en plastique moulé, un mur peint de ce jaune pâle qu'on choisit pour les lieux où l'on ne veut rien exprimer, une porte vitrée qui donne sur le couloir. Par la vitre, on voit l'horloge ronde fixée au mur d'en face, et le dos de Franck, ou d'un autre, qui fait les cent pas. L'odeur est toujours la même : eau de Javel, café tiède, et quelque chose de plus ancien, de la sueur froide peut-être, celle de toutes les heures qu'on a passées là à attendre qu'une porte s'ouvre.

Je suis arrivée la première, comme toujours. J'ai posé ma veste sur le dossier. J'ai attendu.

Je connais le bruit de son arrivée. D'abord la porte du fond du couloir, puis deux paires de pas qui ne marchent pas au même rythme : celle du surveillant, régulière, des semelles qui accrochent un peu, et la sienne, plus longue, plus lente, un homme d'un mètre quatre-vingt-dix qui a appris à ne pas prendre de place. Ce jeudi-là, la deuxième paire de pas était plus lente que d'habitude. Il y avait un temps en trop entre chaque pas, un petit accroc, comme un disque qui hésite.

Il est entré. Il s'est assis. Il a posé ses deux mains à plat sur la table, les doigts un peu écartés, comme il le fait depuis le premier jour, comme on pose les mains sur le couvercle fermé d'un piano. Et il m'a regardée.

Il me regarde toujours. C'est la chose que les gens ne comprennent pas quand j'essaie d'expliquer. Ils imaginent un homme qui baisse les yeux, qui fixe le mur, qui se dérobe. Paul Merle ne s'est jamais dérobé. Pendant douze ans, il m'a regardée parler, une heure par semaine, sans rien dire, et c'est à ce regard-là que j'ai su, au bout de quelques mois, qu'il écoutait.

Ce jour-là, le blanc de ses yeux avait la couleur d'une vieille touche d'ivoire.

Sa peau aussi avait changé. Il avait toujours eu ce teint gris des gens qui ne voient le soleil que dans une cour de promenade, mais le gris avait tourné, pris une nuance de cire, de papier trop longtemps exposé. Ses joues s'étaient creusées depuis la semaine précédente, ou depuis le mois précédent, je ne savais plus, on ne voit pas maigrir les gens qu'on voit tous les jeudis. Ses mains, sur la table, étaient les mêmes : grandes, longues, avec ces articulations épaisses que j'ai longtemps prises pour des mains d'étrangleur et dont je sais aujourd'hui qu'elles sont des mains d'accordeur.

— Bonjour, monsieur Merle.

Il n'a pas répondu. Il ne répond jamais. C'est ainsi que ça commence depuis cinq cent quatre-vingt-sept jeudis.

Celui-là était le cinq cent quatre-vingt-huitième. Je les compte. J'en ai manqué une quarantaine en douze ans : des grèves de surveillants, une grippe, trois semaines de tournage à l'étranger, les hivers où la départementale fermait sous la neige, quelques semaines où les parloirs avaient été suspendus pour des raisons qu'on ne m'avait pas expliquées. Chaque fois que je manque un jeudi, le suivant est plus long. Je ne sais pas pour lui.

J'avais dix-huit ans la première fois. Je venais d'avoir le droit de décider seule, et la première chose que j'avais décidée, c'était celle-là. Ma tante Martine, qui m'avait élevée depuis mes sept ans, avait dit que j'étais folle, puis qu'elle ne me conduirait pas, puis qu'elle ne voulait plus en entendre parler. J'avais écrit au directeur de la maison centrale. J'avais rempli des formulaires, fourni une copie de ma pièce d'identité, une photo, un justificatif de domicile, et au bout de plusieurs semaines une lettre m'était revenue qui disait que le permis de visite m'était accordé, et que la personne détenue avait fait savoir qu'elle acceptait ma visite.

Je m'étais préparée à tout, sauf à ça. J'étais sûre qu'il refuserait.

Le premier jeudi, je m'étais assise sur la chaise où j'étais assise ce jour-là, en face de lui, et j'avais dit ce que j'avais préparé. Que j'étais Anna Castel. Qu'il avait tué mon père et ma mère une nuit d'octobre, quand j'avais sept ans. Que c'était moi qui l'avais vu. Que je voulais savoir pourquoi.

Il m'avait regardée pendant une heure sans rien dire.

J'étais revenue le jeudi suivant pour lui reposer la question, et le suivant, et celui d'après. Au bout de quelques mois j'avais cessé de la poser. Je ne sais pas exactement quand. Je ne me souviens pas du jeudi où j'ai parlé d'autre chose pour la première fois, du temps qu'il faisait, du bus en retard, de mes cours ; je sais seulement qu'à un moment la question s'est usée, comme une marche d'escalier, et que j'ai commencé à lui raconter ma semaine.

Je lui ai tout raconté. Mes études, mon premier travail dans un studio de doublage, où j'ai passé six ans à détecter, à relever image par image le mouvement des lèvres des acteurs pour que d'autres puissent parler à leur place. Mon passage au bruitage, à vingt-cinq ans, quand Hervé m'a prise sur son plateau. Les films, les séries, les voix. Nicolas, trois ans de ma vie, qui est parti un jeudi parce qu'il ne supportait plus mes jeudis, et je l'ai dit à Paul Merle le jeudi suivant, et j'ai pleuré dans le box numéro trois, et il m'a regardée pleurer, et au bout d'un moment il a poussé vers moi, du bout des doigts, sur la table, la boîte de mouchoirs en papier que les surveillants laissent dans chaque box. C'est le seul geste qu'il ait jamais eu envers moi. Il y a peut-être huit ans de ça.

Je sais ce que les gens pensent. Martine, les rares personnes à qui j'en ai parlé, les deux psychologues que j'ai consultés et abandonnés. Qu'il y a là quelque chose de malade. Que je rends un culte à l'homme qui a détruit ma vie. Qu'on ne se confie pas, semaine après semaine, à l'assassin de ses parents. Je ne sais pas leur répondre. Je sais seulement que, dans le box numéro trois, il existe une personne au monde qui connaît toute ma vie d'adulte, et que cette personne ne m'a jamais interrompue, jamais jugée, jamais conseillée, jamais quittée.

Et que c'est lui.

Ce jeudi-là, je lui ai parlé du feu.

Nous finissions au studio le bruitage d'un long-métrage, un drame d'hiver, une maison isolée dans une forêt, une femme seule. À la fin, la maison brûle. Le réalisateur était venu écouter la veille. Il avait fermé les yeux sur la séquence de l'incendie, et il avait dit : « Il me faut un feu plus vrai. »

— Alors je lui ai donné plus de cellophane, ai-je dit à Paul Merle. Je ne sais pas si vous savez. Le feu, au cinéma, c'est du cellophane qu'on froisse près du micro. Le vrai feu, enregistré, ne ressemble à rien : un souffle, un ronronnement, quelques claquements. Personne n'y croit. Les gens reconnaissent le feu qu'on leur a appris. Il voulait un feu plus vrai, je lui ai donné plus de faux. Il a dit : voilà, c'est ça.