Aller au contenu
← La Dernière Grossesse

Extrait gratuit · Vertige Littéraire

La Dernière Grossesse

Chapitre 1 : Le Goût du Fer

Le silence, au Clos des Murmures, avait une texture. C’était une ouate épaisse, blanche comme la neige qui venait de s’installer sur les pelouses géométriques et les toits d’ardoise impeccables. Un silence de musée, conçu pour mettre en valeur la beauté figée des choses. Huit heures du matin. La lumière de janvier, clinique et sans pitié, se déversait par la baie vitrée de la cuisine, transformant le marbre de l’îlot central en une plaque de glace.

Claire posa son verre. Le geste était lent, mesuré. Tout, dans sa vie, était devenu lent et mesuré. Une chorégraphie douce pour ne pas effrayer le miracle qui se nichait au creux de son ventre.

Dans le creux de sa paume, la vitamine prénatale reposait comme un bijou. D’un violet si doux qu’il semblait s’excuser d’être un médicament. Chaque matin, le même rituel. Paul les sortait du flacon ambré, les alignait pour la semaine dans le pilulier aux cases nacrées. Lundi. La première. Le début de la quinzième semaine.

Elle la glissa dans sa bouche, laissa la capsule lisse et polie rouler une seconde sur sa langue avant de prendre une gorgée d’eau. Elle avala.

Et puis, le goût.

Il monta du fond de sa gorge, non pas comme un arrière-goût, mais comme une présence. Âcre, minéral. Le goût d’une pièce de monnaie qu’on aurait sucée. Le goût du sang.

Claire se figea, la main encore sur le verre. Ce n’était pas le vague relent de supplémentation habituel. C’était différent. Invasif. Une note de fer, violente et crue, qui s’accrochait à ses papilles.

C’est la grossesse, se dit-elle immédiatement. Tes sens sont bouleversés. Tout est amplifié. La voix de la raison était une voix qu’elle s’efforçait de cultiver, un mantra contre les anciennes paniques qui sommeillaient juste sous la surface.

Elle but une autre gorgée d’eau, puis une autre. Le goût persistait, une tache chimique sur le velours de sa perception. Elle se pencha au-dessus de l’évier en inox, le front perlant d’une sueur froide. Ne pas vomir. Surtout, ne pas vomir. Ce bébé était un trésor de guerre, gagné de haute lutte après des années de tranchées, de défaites et de deuils silencieux. Chaque nutriment était un soldat envoyé en renfort.

Dehors, le monde était une nature morte. Une voiture électrique glissa sans un bruit hors du garage de la maison voisine. Monsieur et Madame Bernard. Ils lui avaient offert un bouquet d’hortensias blancs pour célébrer la nouvelle. Leurs sourires étaient aussi soignés que leurs buis taillés en sphères parfaites. Ici, tout le monde souriait. Le Clos des Murmures n’était pas seulement une adresse, c’était un contrat social. Le bonheur comme clause obligatoire.

— Tout va bien, mon amour ?

La voix de Paul la fit sursauter. Il était là, dans l’embrasure de la porte menant au salon. Silencieux, comme toujours. Grand, les cheveux sombres coupés court, une ombre de barbe dessinant sa mâchoire. Il portait déjà sa chemise pour le travail, d’un blanc si immaculé qu’elle semblait absorber la lumière. Dans ses yeux gris, une lueur d’inquiétude. Une inquiétude précise, chirurgicale.

— Oui, oui, répondit-elle un peu trop vite, se redressant. Juste… la vitamine. Elle avait un goût étrange ce matin.

— Étrange comment ? demanda-t-il en s’approchant. Il ne la regardait pas elle, mais le pilulier sur le comptoir, comme si l’objet pouvait confesser sa faute.

— Fort. Comme… du fer. Vraiment très fort.

Paul contourna l’îlot, prit le visage de Claire entre ses mains. Ses doigts étaient frais, son toucher délicat et expert. Il examinait ses yeux, la pâleur de sa peau. — Aucune sensation de vertige ? De nausée accrue ?

— Non, juste le goût. C’est peut-être un nouveau lot ?

Son expression se détendit en un sourire rassurant qui ne monta jamais tout à fait jusqu’à ses yeux. — Sans doute. Ou alors le sulfate ferreux est simplement moins enrobé dans cette gélule. C’est une excellente nouvelle, en fait. J’ai regardé tes analyses d’hier soir. Ton taux de ferritine est un peu bas. Le Dr. Albin sera ravie de cette petite correction.

Il avait cette façon de transformer chaque inquiétude en donnée, chaque sensation en symptôme quantifiable. Il faisait reculer la peur à coups de logique scientifique. C’était pour ça qu’elle l’aimait. Il était son ancre dans la réalité.

— Viens t’asseoir, dit-il doucement. L’heure des constantes.

Elle s’assit sur l’un des tabourets hauts pendant qu’il sortait le matériel de son élégante mallette en cuir. Pas le tensiomètre de pharmacie, mais un appareil numérique de pointe, celui qu’il utilisait dans son laboratoire. Il lui passa le brassard autour du bras. Le tissu se serra, une étreinte froide et impersonnelle. Claire fixa le mur blanc en face d’elle, écoutant le léger sifflement de la machine.

— 118/78, annonça-t-il en notant le chiffre sur sa tablette. Pouls à 72. Parfait.

Il sortit ensuite le thermomètre auriculaire, l’inséra délicatement dans son oreille. Un bip discret. — 37.1. Stabilité impeccable.

Il notait tout. Chaque jour. Poids, tension, température, sommeil, alimentation. Il avait créé des graphiques. Des courbes de progression qu’il lui montrait parfois le soir, avec une fierté de chercheur devant une expérience réussie. Au début, après le drame, cette surveillance l’avait rassurée. C’était la preuve tangible de son implication, de son amour. Il construisait une forteresse de données autour d’elle, autour d’eux.

— Tu as rêvé cette nuit ? demanda-t-il en rangeant ses instruments avec une précision maniaque.

— Je ne crois pas. Je ne m’en souviens pas.

— Bien. Un sommeil non-paradoxal profond est plus réparateur.

Il ne demandait pas de quoi elle avait rêvé, mais si elle avait rêvé. La nuance était tout. L’un relevait de l’intime, de l’irrationnel. L’autre, d’un processus neurologique mesurable.

Il se pencha et posa un baiser sur son front. Un baiser sec, comme pour valider un protocole. — Je vais me doucher. Je t’ai préparé ton thé au gingembre, il infuse. Bois-le tant qu’il est chaud. N’oublie pas la collation de dix heures. Les amandes sont dans le bol bleu. Vingt grammes.

— Vingt grammes, répéta-t-elle avec un sourire qu’elle espérait naturel.

Il lui caressa la joue, son pouce s’attardant une seconde de trop, comme pour vérifier la texture de sa peau. — Tu es précieuse, Claire. Ce que tu portes est précieux. Ma seule mission, c’est de vous protéger.

Puis il disparut à l’étage, ses pas feutrés sur le parquet de chêne clair.

Claire resta seule dans le grand silence blanc. Elle porta la tasse de thé à ses lèvres. Le parfum du gingembre et de la citronnelle était censé l’apaiser, mais sous l’arôme, caché, tenace, le goût du fer persistait sur sa langue.

Elle se leva et alla jusqu’à la baie vitrée, posant une main sur son ventre à peine arrondi. Dehors, la neige avait cessé de tomber. Tout était net, figé, parfait. Trop parfait. Elle observa la maison des Bernard, puis celle des Lemoine, plus loin. Des cubes de verre et de béton épuré, séparés par des haies de thuyas taillées au millimètre. Personne aux fenêtres. Jamais. Parfois, elle avait l’impression de vivre dans une maquette d’architecte habitée par des fantômes.

Le goût du fer.

Ce n’était rien. Une variation de formule. Une sensibilité de femme enceinte. Une donnée à ajouter sur un graphique.

Alors pourquoi, pour la première fois depuis des mois, sentait-elle une fissure se dessiner dans la surface lisse de sa certitude ? Une fêlure invisible, fine comme un cheveu, d’où s’échappait une bouffée d’air glacé. Un air qui ne sentait pas la peur, pas encore. Mais le doute.

Et le doute, elle le savait, était un poison bien plus lent, et bien plus dévastateur, que n’importe quel métal.