La pluie. C’est le premier souvenir. Pas une pluie douce d’été, mais un déferlement furieux qui martelait le toit de la maison comme une volée de poings. Les gouttes s'écrasaient contre la vitre de ma chambre, se déformant en larmes grasses qui dévalaient le verre en laissant des sillons sinueux. J’avais sept ans. Le monde entier tenait dans le rectangle de lumière jaune projeté par la veilleuse sur mon papier peint à petites fleurs.
En bas, les voix de mes parents s’élevaient, s’enroulaient l’une autour de l’autre comme deux serpents venimeux. Je ne comprenais pas tous les mots, mais je sentais leur texture. Les siens, graves et rocailleux. Les siens à elle, ma mère, aigus, cassants, comme du verre qui se brise. C’était une musique que je connaissais par cœur, la bande-son de mon enfance.
Ma sœur, Léa, dormait, ou faisait semblant. Dans son lit, de l'autre côté de la chambre, son corps était une ligne rigide sous la couverture. Léa avait dix ans, et à dix ans, on ne pleure plus pour des voix dans la nuit. On serre les dents et on attend que l’orage passe.
Mais cette nuit-là, l’orage n’est pas passé. Il est entré dans la maison.
Un cri. Celui de Maman. Plus perçant que les autres. Un cri qui n’était pas fait de mots, mais de pure terreur. Puis le bruit. Un bruit sourd, lourd, suivi d’une cascade de sons plus légers, comme des perles qui se seraient détachées d’un collier pour rouler sur le plancher. Clac. Clac-clac. Silence.
Un silence si profond, si absolu, qu’il semblait avoir aspiré tous les autres bruits du monde. La pluie elle-même paraissait s’être tue. J’ai retenu ma respiration, mes poumons brûlants dans ma poitrine.
Léa s’est redressée d’un coup. Dans la pénombre, je ne voyais que la lueur de ses yeux grands ouverts, fixés sur la porte.
Puis les pas. Lents. Lourds. Les pas de Papa qui montaient l’escalier. Chaque marche grinçait sous son poids, un gémissement plaintif dans le silence de mort. Un. Deux. Trois. Mon cœur battait au rythme de ses pas.
Il n’a pas allumé la lumière du couloir. L’encadrement de notre porte s’est découpé en une ombre plus sombre dans l’obscurité. Son ombre. Immense. Elle a mangé le rectangle de lumière jaune sur mon papier peint.
Il est resté là un long moment. Je sentais son regard sur nous, même si je ne pouvais pas le voir. L’odeur. L’odeur âcre du whisky et quelque chose d’autre. Quelque chose de métallique et de sucré.
Il a fini par parler. Sa voix était étrangement calme, presque douce. Un murmure rauque qui a rampé jusqu’à nos lits.
« Maman est partie. »
Léa n’a pas bougé. Moi, j’ai senti une question se former sur mes lèvres, une question d’enfant qui ne comprend pas. Partie où ? Pourquoi ? Quand est-ce qu’elle revient ? Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. L’ombre de mon père était une réponse suffisante.
« Vous ne la reverrez plus. Alors on n’en parle plus. Jamais. C’est notre secret. Compris ? »
Son regard a balayé la pièce, s’attardant sur Léa, puis sur moi.
« Compris, Chloé ? »
J’ai hoché la tête dans le noir, un mouvement si infime qu’il ne l’a sans doute pas vu. Mais il l’a senti.
Il est reparti comme il était venu. Son ombre s’est retirée, et ses pas ont descendu l’escalier, plus lents encore.
Plus tard, bien plus tard, quand la pluie avait repris sa complainte contre la vitre, j’ai entendu un autre bruit. Un frottement régulier, en bas. Frotte. Frotte. Frotte. Et une nouvelle odeur est montée jusqu’à moi, une odeur forte, chimique, qui piquait les narines. L’odeur du nettoyant au pin que Papa utilisait pour effacer les taches tenaces sur le parquet du hall d’entrée. L’odeur qui, pour toujours, serait celle du silence. L’odeur d’un secret qui n’était pas fait pour être gardé, mais pour être enterré.
Vingt ans plus tard, cette odeur m’attendait encore, tapie dans les murs de la maison, prête à me sauter à la gorge.