Le samedi, ma tournée s'arrête à midi. Ce qui vient après est un mensonge que je me fais à moi-même depuis si longtemps qu'il a fini par ressembler à une habitude honnête : je dis à Julien que je passe voir une patiente en urgence, et je monte les deux étages de l'immeuble de Madeleine Ferrand avec mon sac de tournée sur l'épaule, comme si la seringue et le tensiomètre à l'intérieur me donnaient le droit d'être là.
Le monte-escalier est resté immobile pendant toute la montée, siège replié en bas des marches — un petit moteur électrique au repos dans son socle, un rail noir qui longe la rampe depuis 2021, l'année où Madeleine a décidé, à quatre-vingt-quinze ans, qu'elle n'avait plus besoin de personne pour grimper deux étages, seulement d'une machine. Elle l'avait payé comptant. Je m'en souvenais parce que Julien en avait parlé pendant une semaine avec une amertume qu'il n'essayait même plus de cacher : nous, on demandait un rééchelonnement de crédit à la banque, et elle, elle sortait un chéquier.
J'ai sonné. Trois coups, comme toujours, pour lui laisser le temps.
— C'est toi, Sandrine ?
Sa voix depuis l'autre côté de la porte n'avait pas cette fragilité qu'on imagine à quatre-vingt-dix-neuf ans. Elle portait, encore, quelque chose de net, de professoral — les décennies passées à faire cours n'avaient jamais complètement quitté sa gorge.
— C'est moi, Madeleine.
La porte s'est ouverte sur elle, debout, sans canne, en robe de chambre grise boutonnée jusqu'au cou. Ses cheveux blancs étaient coiffés, comme toujours, en un chignon serré qui ne laissait rien au hasard. Elle m'a regardée avec cette attention un peu trop précise que j'avais appris, ces dernières semaines, à reconnaître comme la sienne — un regard qui prenait des mesures.
— Tu es en avance, a-t-elle dit. Le samedi, d'habitude, c'est plutôt après le déjeuner.
— J'avais une heure de libre.
Ce n'était pas tout à fait un mensonge. J'avais une heure de libre parce que ma dernière patiente de la matinée avait annulé, et j'avais décidé, dans la voiture, sans vraiment me demander pourquoi, de venir ici plutôt que de rentrer préparer le déjeuner.
Je suis entrée. L'appartement sentait la cire et le café, comme toujours — un mélange qui n'avait pas changé depuis la première fois que j'y avais mis les pieds, dix ans plus tôt, quand Julien et moi étions venus signer les derniers papiers avant l'acte notarié, tout excités, tout jeunes, avec ce sentiment d'avoir trouvé une faille dans le système, une manière d'accéder à un appartement de quatre-vingt-quinze mètres carrés dans un des beaux quartiers de Nantes sans avoir les moyens de l'acheter comptant.
Le treize mars, ça avait fait dix ans. Deux jours plus tôt. Ni Julien ni moi n'en avions parlé. On n'avait pas besoin de se le dire pour savoir que l'autre y pensait.
— Tu veux un café ? a demandé Madeleine, déjà en train de se diriger vers la cuisine, ce qui n'était pas une question mais une manière de m'installer dans le salon comme on installe une pièce sur un échiquier.
— Je veux bien, oui.
Je me suis assise dans le fauteuil qu'elle me réservait, toujours le même, celui qui fait face à la fenêtre du salon — la fenêtre qui donne sur la rue et qui, même en plein après-midi, ne reçoit jamais le soleil directement. Une des premières choses que j'avais remarquées, la toute première visite : cette lumière plate, grise, jamais chaude, qui tombait sur les meubles du salon quelle que soit l'heure. La façade regardait plein nord. Les pièces qui donnaient sur la cour — la cuisine, la salle à manger, le bureau d'Henri — avaient le matin pour elles. Pas le salon.
J'ai fait le calcul, comme je le faisais chaque fois, presque malgré moi, un réflexe aussi automatique que de vérifier le pouls d'un patient en lui serrant la main.
Dix ans. Cent vingt mois. Une rente qui avait commencé à huit cent cinquante euros et qui, avec l'indexation annuelle, tournait maintenant autour de mille vingt. Quelque chose comme cent douze mille euros versés depuis la signature, en plus des quarante-cinq mille du bouquet initial. Cent cinquante-sept mille euros, en gros, pour un appartement que nous ne possédions toujours pas, que nous n'habitions toujours pas, et qui continuerait à nous coûter tant que la femme dans la cuisine, à quatre-vingt-dix-neuf ans, continuerait de se lever le matin sans aide, de faire son café elle-même, de descendre — grâce au monte-escalier — chercher son pain toute seule.
Je ne le lui avais jamais dit, ce calcul. Je le faisais dans ma tête, assise dans ce fauteuil, en souriant.
— Tu as l'air fatiguée, a dit Madeleine en revenant avec deux tasses.
— Tournée un peu chargée, cette semaine.
— Toujours ces patients qui ne peuvent plus se lever seuls.
Elle a dit ça sans ironie apparente, en posant la tasse devant moi avec une précision de gestes qui m'a, une fois de plus, presque insultée. Ses mains ne tremblaient pas. Elle s'est assise en face de moi, le dos droit, une jambe croisée sur l'autre comme une femme de soixante-dix ans, pas de quatre-vingt-dix-neuf.
— Vous, en tout cas, vous n'avez pas ce problème.
— Pas encore, a-t-elle répondu, et elle a souri — un sourire fin, presque amical, qui ne me disait rien de ce qu'il y avait derrière.
On a parlé d'autre chose. Du printemps qui tardait, d'un article qu'elle avait lu sur je ne sais plus quel sujet philosophique dans une revue à laquelle elle était abonnée depuis toujours, de sa voisine Rose qui avait eu des soucis avec sa chaudière. Je l'écoutais d'une oreille, et de l'autre je faisais ce que je faisais chaque fois sans me l'avouer complètement : je regardais. Sa couleur. Son souffle, régulier, pas court. La façon dont elle se levait de sa chaise sans prendre appui sur les accoudoirs.
Rien. Il n'y avait jamais rien à voir.
En partant, j'ai traversé le couloir qui mène à l'entrée, et j'ai remarqué, comme chaque fois, la porte fermée du bureau — l'ancien bureau d'Henri, son mari, mort quand j'étais encore une enfant. Madeleine n'y allait jamais devant moi. Je ne l'avais jamais vue franchir cette porte. Ce jour-là, pourtant, en passant devant, j'ai vu qu'elle n'était pas complètement close — un centimètre, peut-être deux, un rai d'ombre plus sombre que le couloir.
— Vous avez besoin d'aide pour du rangement, un jour ? ai-je demandé, sans réfléchir, en désignant vaguement la porte du menton.
Madeleine, qui me raccompagnait, a tourné la tête vers le bureau comme si elle découvrait elle-même qu'il existait.
— Personne n'entre dans cette pièce, a-t-elle dit.
Ce n'était pas sec. C'était pire que sec : c'était tranquille, définitif, la voix de quelqu'un qui énonce une règle du monde, pas une préférence personnelle.
— Bien sûr, ai-je répondu, sans savoir pourquoi je m'excusais.
Elle m'a raccompagnée jusqu'à la porte palière, et avant que je descende, elle a posé sa main sur mon bras — une main sèche, mais ferme, sans le moindre tremblement.
— C'est gentil de passer comme ça, Sandrine. Beaucoup de gens n'auraient pas cette patience.
J'ai souri, j'ai dit que ce n'était rien, que j'étais contente de la voir en forme. J'ai descendu les deux étages à pied, sans prendre le monte-escalier — il n'était pas fait pour moi — et dans la voiture, avant de démarrer, j'ai refait le calcul une dernière fois, pour être sûre : cent cinquante-sept mille euros. Peut-être plus, avec les derniers mois de l'année en cours.
Je n'ai pas pensé à la porte du bureau avant d'être arrivée à la maison. Et même là, ce n'est pas vraiment une pensée que j'ai eue. C'est plutôt une image qui est restée : ce centimètre d'ombre, cette règle énoncée comme une loi.
Personne n'entre dans cette pièce.