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Extrait gratuit · Vertige Littéraire

Vu à 06 h 09

Prologue — La capture

À 06 h 12, mon téléphone vibra une fois, courte secousse contre le bois de la table de nuit. Un geste minuscule. Pourtant, je sus tout de suite que ce n’était pas un réveil.

Je gardai les yeux ouverts dans le noir. Romain dormait sur le ventre, la joue écrasée contre l’oreiller. Sa respiration était régulière, presque appliquée. Une image parfaite, même dans l’ombre.

Je tendis la main. L’écran s’alluma en silence.

Groupe des parents — CE1 B.

Une ligne, puis une autre. Les bulles s’empilaient comme des marches trop rapides. Je ne lus d’abord que des mots isolés : sérieusement, inadmissible, calme, on se respecte.

Mon pouls se mit à taper au creux de ma paume.

Je fis défiler. Et je tombai sur la bulle qui portait mon prénom, mon visage, cette photo carrée prise un jour de vent où mes cheveux m’avaient obéi par hasard.

Anaïs : Votre fils est un boulet. On en a marre de ses caprices. Faites-le tenir..

Je relus. Je relus encore. La phrase ne changea pas. Elle ne se fissura pas sous l’insistance. Elle resta là, nette, posée, avec son mépris tranquille.

Je ne l’avais pas écrite.

J’ouvris la conversation. Les réponses arrivaient déjà.

Julien M. : Pardon ???. Élise P. : Anaïs…. Claire B. : On respire. Personne ne règle ses comptes ici.. Nadia R. : C’est violent.. Claire B. : Je propose qu’on garde une trace, pour éviter les “je n’ai pas dit ça”..

Garder une trace.

Je sentis une froideur courir sous ma peau, comme si quelqu’un avait ouvert une fenêtre dans ma poitrine.

Je tapai : Je n’ai pas écrit ça.

J’effaçai. Je retapai, plus long : Je vous jure que ce n’est pas moi. Je n’ai jamais…

Une bulle de saisie apparut sous le nom de Claire, puis disparut. Réapparut. Disparut encore. Elle écrivait avec la patience d’une personne habituée à gérer des foules.

Mon doigt trembla. Je posai le téléphone sur mes genoux, trop consciente tout à coup du drap, de la chaleur de la chambre, du fait que mon enfant dormait dans la pièce d’à côté.

Léon. Huit ans. Son sac d’école prêt sur la chaise. Son déjeuner dans le réfrigérateur. Ma vie rangée.

Je pris une inspiration. J’envoyai :

Je n’ai pas écrit ce message. Je ne sais pas comment il est apparu sous mon nom. Je suis désolée pour ce que ça provoque..

La réponse tomba presque aussitôt. Une image.

Une capture d’écran.

Mon propre profil. Mon propre prénom. Le message. Et, en dessous, la mention envoyé avec une heure : 06 h 09.

Trois minutes avant que mon téléphone ne vibre.

Une preuve à la découpe parfaite. Une preuve qui ne demandait pas de croyance — seulement un regard.

Je restai immobile, le téléphone dans la main, comme si ma peau était devenue trop fine pour le porter.

Dans l’ombre, Romain bougea, grogna, se tourna. Sa main chercha la mienne, la trouva, la serra sans se réveiller.

Je regardai ses doigts sur les miens. Une pression simple. Un geste de confiance.

Je n’eus pas le courage de le retirer.

Sur l’écran, les réactions continuaient. Des points d’exclamation, des silences, des “vu” qui s’allumaient sans réponse. J’entendis, dans ma tête, un bruit très doux : celui d’une porte qu’on ferme sans claquer.

Je reposai le téléphone, écran vers le bas. Comme si ne plus voir les mots pouvait les empêcher d’exister.

Je me trompais.