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Extrait gratuit · Vertige Littéraire

Les Mains propres

Chapitre 1. La pièce du fond

À Vernelle, les maisons ne vous regardent pas arriver. Elles sont posées en retrait derrière des haies taillées au cordeau, avec des grilles qui s'ouvrent toutes seules et des allées de gravier blanc qui crissent comme du sucre. Mon fourgon, dans ces rues-là, a toujours l'air d'une erreur de livraison.

J'ai garé devant la grille du docteur Ancelin un peu avant neuf heures. Il pleuvait depuis la veille, une pluie fine qui ne tombait pas vraiment, qui restait en suspens dans l'air et finissait par vous tremper par en dessous. Théo a coupé la radio sans que je lui demande. Il fait toujours ça en arrivant. Il dit que ça porte malheur d'entrer dans une maison avec une chanson dans la tête, parce qu'ensuite on la garde toute la journée et qu'elle se colle à ce qu'on voit.

« Tu as le bon de commande ? »

Il me l'a tendu sans lever les yeux de son téléphone. Je le connaissais par cœur. Mutuelle de l'Aulde, sinistre après décès, décès par arme à feu, une pièce, le bureau, surface approximative vingt mètres carrés, intervention demandée par la fille du défunt. Le mot « suicide » n'y figurait pas. Il n'y figure jamais. On écrit « décès par arme à feu » et tout le monde comprend.

Une jeune femme est sortie de la maison avant même que j'aie sonné. Elle portait une parka kaki trop grande, fermée jusqu'au menton, et des cheveux roux foncé coupés très court, presque rasés sur la nuque. Elle tenait un trousseau de clés à bout de bras, comme on tient un sac qui fuit.

« Vous êtes l'entreprise de nettoyage ? »

« Sonia Ferrand. Et voilà Théo, qui travaille avec moi. »

« Bérénice Ancelin. »

Elle n'a pas tendu la main. Les gens tendent rarement la main, dans ces moments-là. Je ne m'en vexe plus depuis longtemps. Il y a une forme de logique : on a l'impression que celle qui va toucher le sang de votre père a déjà les mains dedans.

Elle a déverrouillé la grille, puis la porte d'entrée, et elle est restée sur le seuil, un pied dedans, un pied dehors. Elle parlait vite, en regardant un point au-dessus de mon épaule.

« C'est la porte à gauche dans le couloir. La police a dit que je pouvais faire nettoyer. Je ne sais pas ce que vous avez besoin de savoir. Je ne vais pas rester. La cérémonie est demain, à Ardanne, et j'ai encore des choses à... enfin. Vous avez un double des clés, là, je vous le laisse. Il y a une femme de ménage qui viendra peut-être chercher ses affaires, elle s'appelle Josiane, elle a ses propres clés. Ne touchez à rien en dehors du bureau, s'il vous plaît. Je vais mettre la maison en vente. »

Elle a dit ça d'une traite, et la dernière phrase est sortie plus fort que les autres, comme si elle s'était préparée à ce qu'on la contredise.

« On ne touche jamais qu'à ce qui est sur le bon, madame. »

« Bien. »

Elle a hésité. Ses ongles étaient rongés jusqu'à la peau, tous, même les pouces.

« Est-ce que c'est... est-ce qu'il y en a beaucoup ? »

« Je ne sais pas encore. Je vous appellerai ce soir pour vous dire combien de temps ça va prendre. »

Elle a hoché la tête, elle a remonté la fermeture de sa parka qui était déjà en haut, et elle est partie à pied sous la pluie, sans parapluie, vers l'avenue. Je ne l'ai pas vue monter dans une voiture.

Je n'entre jamais directement dans la pièce. Ça non plus, ce n'est pas de la superstition. On ouvre la porte, on reste dans l'encadrement, on regarde. On laisse l'odeur venir. Elle vient toujours en premier, avant les images, et elle en dit plus.

Cinq jours. Le docteur Ancelin était mort depuis cinq jours et le corps avait été enlevé le lendemain matin. Pour un décès de ce genre, ça ne laisse presque rien dans l'air : pas de décomposition, pas de ces odeurs sucrées qui se mettent dans les rideaux et qu'on retrouve encore des semaines après dans les doublures. Juste le sang. Le sang séché a une odeur de fer, de pièce de monnaie qu'on aurait gardée longtemps dans la main. Et sous le fer, il y avait la poudre, très faible, presque partie. Et le cuir. Et les livres.

Théo s'est tenu derrière moi, sans rien dire. Il sait. En trois ans, il a appris à attendre que je bouge.

Le bureau était une pièce rectangulaire, haute de plafond, avec une seule fenêtre en face de la porte, sur le jardin. Le jardin était gris et mouillé. Contre le mur de gauche, une bibliothèque montait du sol au plafond, des rayonnages de bois sombre couverts de livres reliés. À droite de la porte, une vitrine vitrée, un meuble bas avec des pistolets alignés sur un tissu vert, chacun à sa place, sauf une place vide au milieu. La police avait emporté l'arme. Ils emportent toujours l'arme.

Au milieu de la pièce, tourné vers la fenêtre, il y avait un fauteuil club en cuir fauve, de ceux qui ont l'air vieux même quand ils sont neufs. Le sang avait coulé dans l'assise et sur l'accoudoir droit, puis il était descendu dans le parquet sous le fauteuil, où il avait fait une flaque sombre, craquelée en surface comme une boue qui a séché au soleil.

J'ai sorti mon téléphone et j'ai fait les premières photos depuis la porte, comme toujours. Pièce entière, angle gauche, angle droit, plafond, sol. La Mutuelle exige des photos avant et après. Je les ai toujours faites, même avant que ce soit exigé. On croit qu'on se souviendra et on ne se souvient pas.

Puis j'ai enfilé la combinaison, les surchaussures, les gants, deux paires, la première sous les manches et la seconde par-dessus, avec le scotch pour faire la jonction. Théo a fait pareil. On a posé un film plastique sur le seuil.

Et je me suis approchée du fauteuil.

On imagine que mon métier consiste à faire disparaître. C'est vrai à la fin. Mais pendant les premières heures, il consiste à regarder. Il faut savoir où le sang est allé pour savoir où il faudra aller le chercher, et il va toujours plus loin qu'on ne croit. Dans les rainures du parquet, sous les plinthes, dans les charnières des portes, à l'intérieur des abat-jour, derrière les cadres. Une balle dans la tête, ce n'est pas une flaque. C'est une flaque et une pluie.

Je me suis mise à la place du docteur. Pas assise, évidemment. Debout à côté du fauteuil, à hauteur de sa tête, en imaginant. Un homme assis dans un club, ça a la tête à peu près à la hauteur de ma hanche, un peu plus haut. Le coup était entré par la tempe droite, d'après ce qu'avait dit le bon de commande, et sorti de l'autre côté. Côté gauche, il y avait la bibliothèque, à un peu plus d'un mètre de l'accoudoir.

Les livres étaient éclaboussés, et le bois des rayonnages aussi. Des gouttes brun-noir sur les dos de cuir et les tranches dorées. Une grappe de taches plus serrées au centre, et autour, des gouttes plus espacées qui s'éparpillaient vers la droite et vers le bas.

Je les ai regardées sans bouger, une minute, deux. Théo a fini par demander :

« Il y a un problème ? »

Je n'ai pas répondu tout de suite. Je ne savais pas encore ce qui me dérangeait. C'est souvent comme ça. Le corps sait avant la tête. J'ai eu cette sensation qu'on a en montant un escalier dans le noir quand il manque une marche, ce petit vide sous le pied.

J'ai levé les yeux.

Le plafond était blanc. Un plafond de maison ancienne, avec une rosace de plâtre au centre et une moulure tout autour. Blanc. Propre. Pas une trace.

« Théo, passe-moi la lampe. »

J'ai allumé la grosse torche et je l'ai braquée vers le haut, en biais, pour que la lumière rase le plâtre. Rien. J'ai fait le tour de la rosace, de la moulure, de l'angle au-dessus de la bibliothèque. Rien de rien.

Quand quelqu'un se tire une balle dans la tête, il y a toujours de la brume. Je ne connais pas d'autre mot. C'est ce que j'appelle la brume : une poussière de gouttes si fines qu'on ne les voit pas à l'œil nu, qui monte et qui retombe partout, qui va se coller au plafond, sur le haut des murs, sur l'abat-jour d'une lampe à deux mètres. Quand on la nettoie, le chiffon devient rose sans qu'on ait vu de tache. J'ai lessivé des centaines de plafonds pour cette brume-là. Une soixantaine de suicides par arme en dix-neuf ans, et je ne me rappelle pas d'un plafond propre. Pas un.

J'ai baissé la lampe. Je l'ai posée par terre, sur le côté, pour que le faisceau lèche le parquet et les rayonnages du bas.

Alors j'ai vu ce qui me gênait dans les gouttes de la bibliothèque. Elles étaient basses. La plus haute était à peu près à la hauteur de mon coude, et j'ai mesuré ensuite au mètre ruban, un mètre deux. Le gros de la grappe était entre soixante-dix centimètres et un mètre. Tout était sous le niveau de la tempe d'un homme assis dans ce fauteuil. Rien au-dessus. Comme si le sang avait quitté sa tête en tombant, alors qu'il en sort en éventail.

Et elles étaient trop grosses. Trois, quatre millimètres, certaines plus. Avec, autour, ces petites gouttes satellites qui naissent quand une grosse goutte s'écrase. Je me suis approchée tout près avec la lampe. Plusieurs avaient une surface granuleuse, comme une confiture qui a pris. Le sang qui sort d'un corps à cette vitesse-là ne fait pas de grains. Il fait des grains quand il a eu le temps de commencer à cailler avant d'arriver sur le mur.

Je me suis redressée et mes genoux ont craqué.

« Sonia ? »

« Attends. »

J'ai tourné autour du fauteuil. Le sang dans l'assise. L'accoudoir droit, une coulure épaisse qui avait débordé sur le côté et dégouliné jusqu'au pied. La flaque sous le fauteuil. J'ai soulevé le coin du film qu'on avait posé, je me suis agenouillée, j'ai regardé la flaque de près.

Je connais les flaques. Une flaque, ça se lit comme les cernes d'un arbre. Le bord sèche d'abord et fait un anneau plus foncé, le sérum se sépare et fait une auréole claire, et si le corps a bougé pendant que ça coulait, il y a des traînées, des reprises, des surépaisseurs. Celle-ci était nette, ronde, sans reprise. Une flaque d'homme immobile. Rien d'anormal.

Mais elle était petite.

Je ne dis pas ça au jugé. Une balle qui traverse un crâne de part en part, avec le cœur qui bat encore quelques secondes et la tête qui pend sur l'accoudoir pendant toute une nuit, ça vide beaucoup. Le cuir boit, le parquet boit, la flaque s'étale et passe sous les lames. Ici, il y en avait, oui. Assez pour qu'une famille ne veuille pas regarder. Pas assez pour moi.

« Il a saigné ailleurs », j'ai dit.

C'est sorti tout seul, à voix haute. Théo a posé le seau qu'il tenait.

« Comment ça, ailleurs ? »