La pluie. C’est la première chose dont je me souviens de cette nuit-là. Pas le cri déchirant qui a suivi, ni les gyrophares peignant notre rue d’un bleu glacial et irréel. Non, juste la pluie. Une pluie fine, obstinée, qui s’infiltrait partout, rendant l’asphalte luisant comme une peau de serpent sous les lampadaires. Elle tambourinait sur les vitres de notre appartement haussmannien, un rythme lancinant qui semblait compter les dernières secondes de ma vie d'avant. Bastien était rentré tard, comme souvent ces derniers temps. L’odeur de l’averse s’accrochait à son trench-coat beige, mêlée à celle, plus subtile, de son eau de Cologne habituelle – Bois d’Argent, un parfum que je lui avais offert pour notre troisième anniversaire de mariage. Il y avait autre chose, ce soir-là. Une tension inhabituelle dans la ligne de ses épaules, une lueur fuyante dans ses yeux habituellement si directs, si bleus, si… rassurants. « Tout va bien, mon amour ? » avais-je demandé, ma voix se perdant presque dans le crépitement de la pluie contre la fenêtre du salon. Il s’était forcé à sourire, mais ses lèvres semblaient sculptées dans le marbre. « Fatigué, Élise. Juste fatigué. Une grosse journée. » Il avait évité mon regard, se dirigeant vers le bar pour se servir un verre de whisky. Son geste était précis, habituel, mais sa main tremblait légèrement lorsqu'il souleva le lourd cristal taillé. Infime. Presque imperceptible. Mais je l’ai vu. J’aurais dû insister. J’aurais dû sentir la fissure dans la façade lisse et parfaite de notre existence. Bastien Valadier, l’architecte brillant, l’époux attentionné, l’homme qui semblait avoir réponse à tout, dont la confiance en lui était aussi solide que les fondations des bâtiments qu’il concevait. Comment aurais-je pu imaginer que cette façade était sur le point de s’effondrer, entraînant mon monde avec elle ? Il avait bu son verre d’une traite, le regard perdu dans le vide, fixant la danse hypnotique des gouttes sur la vitre. Puis, il s’était approché, m’avait prise dans ses bras. Son étreinte était différente. Plus serrée, presque désespérée. Il avait enfoui son visage dans mes cheveux. « Je t’aime, Élise, » avait-il murmuré, sa voix rauque. « Plus que tout. Ne l’oublie jamais. Quoi qu’il arrive… promets-moi de ne jamais l’oublier. » « Je te le promets, Bastien, » avais-je répondu, troublée par l’intensité de ses mots, par cette solennité soudaine. « Mais qu’est-ce qui pourrait arriver ? » Il s’était écarté, un masque d’assurance retombant sur ses traits. « Rien, mon cœur. Des pensées stupides de fin de journée. » Il m’avait embrassée sur le front, un baiser plus froid que d’habitude. « Je vais prendre une douche. » Ce fut la dernière conversation que nous avons eue. Une heure plus tard, alors que le son de l’eau s’était tu depuis longtemps et qu’un silence étrange avait envahi l’appartement, j’ai entendu le crissement de pneus sur l’asphalte mouillé, suivi d’un choc sourd et métallique. Puis le cri. Un cri de femme, perçant la nuit et la pluie. Mon cri. On m’a dit qu’il avait glissé sur la chaussée détrempée en sortant de la voiture de fonction qu’il avait garée un peu plus loin, que le conducteur du camion n’avait rien pu faire. Un tragique accident. Une fatalité absurde. C’est ce que dit le rapport. C’est ce que tout le monde croit. C’est ce que j’ai essayé de croire, pendant les premiers jours de brouillard et de chagrin. Mais ce tremblement dans sa main. Cette étreinte désespérée. Ce « Quoi qu’il arrive ». Et surtout, cette autre odeur sur son manteau, ce soir-là. Une odeur que je n’avais pas identifiée tout de suite, masquée par la pluie et son parfum. Une odeur métallique, âcre. L’odeur de la peur. Ou peut-être… l’odeur du sang. Maintenant, la pluie est revenue. Elle frappe à nouveau contre mes fenêtres, trois mois après cette nuit-là. Trois mois que je vis dans les ruines de notre vie. Trois mois que je tente de recoller les morceaux d’un puzzle dont je découvre, pièce après pièce, qu’il représente un tableau bien plus sombre et terrifiant que je n’aurais jamais pu l’imaginer. Car Bastien n’était pas seulement fatigué ce soir-là. Il fuyait quelque chose. Ou quelqu’un. Et sa mort, je le sais maintenant, au plus profond de mes os glacés par une terreur nouvelle, n’avait rien d’un accident. Je viens de trouver la première pièce. Cachée dans un endroit si évident que je ne l’avais jamais soupçonné. Un double fond dans sa mallette d’architecte, celle qu’il emportait partout. À l’intérieur, pas de plans ni de contrats. Juste un passeport. Un passeport au nom de Victor Novak. Avec sa photo. Et une liasse épaisse de billets de 500 euros. Bastien Valadier est mort. Mais qui était Victor Novak ? Et pourquoi avais-je l'impression glaçante que sa mort n'était que le début de mon propre cauchemar ? La pluie redouble d'intensité dehors, comme pour me mettre en garde. Trop tard. J'ai déjà ouvert la boîte de Pandore. Et je sais, avec une certitude terrifiante, qu'elle ne se refermera jamais.