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Extrait gratuit · Vertige Littéraire

Le Second Mari

Chapitre 1 — La Veste dans la Penderie

Le camion de déménagement était reparti depuis une heure quand j'ai ouvert la penderie de notre chambre pour y ranger mes robes, et que j'ai trouvé la veste.

Bleu marine, en laine, avec un bouton manquant à la manche gauche — le genre de détail qu'on remarque quand on a passé sa vie à réparer ce que d'autres laissent filer. Je l'ai prise par les épaules, comme on prend un vêtement dont on ne sait pas encore s'il faut le suspendre ou le plier, et j'ai cherché une étiquette. Taille 38. Pas la mienne : je fais du 40, et cette différence-là, entre deux tailles de confection, suffit à rendre un vêtement étranger d'un coup d'œil, sans qu'on ait besoin de réfléchir.

— Julien ?

Il est monté avec deux cartons empilés contre la poitrine, le souffle un peu court, cet air content qu'il avait depuis le matin et qui ne m'avait pas quittée non plus. Nous nous étions mariés six semaines plus tôt, dans le jardin d'un ami commun à Sucé-sur-Erdre, sous une tonnelle que le vent avait manqué de renverser deux fois. Nous avions passé le mois qui avait suivi en Toscane, loin de tout, avant de rentrer nous installer pour de bon, et depuis, tout allait vite et bien, comme une pièce qu'on remonte après des années de silence et qui, contre toute attente, se met à tourner sans grincer.

Il a posé les cartons au pied du lit.

— Qu'est-ce que tu as trouvé ?

— Une veste. Elle n'est pas à moi.

Il s'est approché, l'a regardée sans la toucher, avec cette manière qu'il avait de considérer les objets — un temps d'arrêt, presque professionnel, comme s'il évaluait un dispositif avant de décider s'il fallait le démonter ou le laisser en l'état.

— Ah. Oui. Ça doit être une des siennes.

Il n'a pas dit son nom. Il ne le disait presque jamais spontanément — c'était moi qui le prononçais, dans les rares fois où le sujet venait, avec la prudence qu'on met à manier un objet qu'on sait fragile. Hélène. Il me l'avait raconté très tôt, dès notre deuxième dîner, dans ce restaurant du quai de la Fosse où il avait choisi une table loin de la baie vitrée parce que, avait-il dit, il n'aimait pas qu'on le voie parler de choses graves. Sa femme était morte trois ans plus tôt. Une chute, chez eux, une nuit. Rien d'autre, avait-il ajouté, avec une sobriété qui m'avait semblé, sur le moment, être une forme de pudeur plutôt qu'un manque de mots. Je n'avais pas insisté. On n'insiste pas, au deuxième dîner, sur la mort de la femme d'un homme qui vous plaît déjà trop pour être raisonnable.

— Je pensais que tu avais tout donné, j'ai dit.

— Presque tout. (Il a pris la veste, l'a pliée en deux, l'a posée sur la pile de cartons vides qu'on avait prévu de redescendre.) Il en reste deux ou trois, dans les combles. Je n'ai jamais eu le temps de trier. Ni le courage, si je suis honnête.

Il a dit cette dernière phrase en me regardant, et il y avait dans ses yeux quelque chose que j'ai pris, ce jour-là, pour de la sincérité toute simple. Un homme qui reconnaît un défaut mineur — la procrastination du deuil — plutôt que de le maquiller en vertu. C'est une des choses qui m'avaient touchée chez lui depuis le début : il ne se donnait jamais le beau rôle. Il disait qu'il travaillait trop, qu'il avait du mal à jeter, qu'il retardait les décisions difficiles. Je trouvais que c'était rare, un homme qui s'accuse avant qu'on l'accuse.

— Je peux m'en occuper, si tu veux, j'ai proposé. Trier, je veux dire. C'est un peu mon métier, après tout.

Il a souri, ce sourire un peu de travers qui avait été, en avril, la première chose que j'avais aimée chez lui — avant sa voix, avant ses mains, avant la manière dont il écoutait comme si personne avant moi ne lui avait jamais rien raconté d'intéressant.

— Pas tout de suite. Laisse-moi le temps de m'habituer à te voir vivre ici, d'abord. Après, promis, je te laisse tout — les cartons, le grenier, le reste.

Il a désigné du menton le plafond, vers l'escalier plus raide qui montait aux combles, celui qu'on empruntait rarement parce qu'il craquait à chaque marche et qu'on n'y stockait, disait-il, que des choses sans valeur.

— C'est là-haut que sont les affaires ?

— Une partie. J'irai chercher ce qu'il faut, au fur et à mesure. Ne monte pas encore, l'escalier est en mauvais état, une des marches bouge. Je referai ça avant l'hiver.

Ce n'était pas un ordre. C'était dit avec la légèreté d'un homme qui pense à la sécurité de sa femme, et je l'ai reçu comme tel. J'ai repris mes robes, j'ai fini de vider mes cartons, et le reste de la journée s'est passé comme se passent les journées d'emménagement — dans le bruit des meubles qu'on pousse, des étagères qu'on remplit, du café qu'on boit debout parce qu'on n'a pas encore retrouvé les chaises.

La maison, je l'avais visitée trois fois avant d'y emménager, mais on ne connaît jamais une maison avant d'y avoir dormi. C'était une bâtisse de la fin du dix-neuvième, dans une rue tranquille de Chantenay qui descendait vers la Loire sans qu'on la voie jamais tout à fait, cachée par les toits et par un talus planté de tilleuls. Un rez-de-chaussée avec un vestibule carrelé de tomettes, un salon qui donnait sur le jardin, une cuisine que Julien avait refaite dans un style qui ne trahissait pas l'âge du bâtiment. Un premier étage avec notre chambre, deux pièces plus petites — l'une deviendrait mon bureau, avait-on décidé, pour les jours où je ramènerais du travail de l'atelier — et une salle de bains carrelée de bleu, ancienne mais entretenue avec un soin presque maniaque. Et ces combles, au-dessus, dont je ne savais encore rien, sinon qu'ils abritaient ce qu'un homme n'avait pas eu la force de jeter.

Julien avait fondé son entreprise, Néovie, quatorze ans plus tôt — de la domotique résidentielle, disait-il quand on lui demandait, en simplifiant toujours un peu pour ceux qui, comme moi au début, ne voyaient pas bien la différence entre un variateur de lumière et un standard téléphonique. C'était son affaire, née dans cette maison qu'il avait héritée de ses parents, et qui portait dans ses murs les traces de cette double histoire : la maison de son enfance, et le laboratoire de ce qu'il était devenu. Un boîtier discret dans l'entrée gérait les lumières du vestibule et du perron, une caméra minuscule surveillait le portail. Rien d'ostentatoire — Julien détestait, disait-il, les maisons qui ressemblaient à des salles de contrôle. « Une bonne domotique, ça doit se faire oublier », m'avait-il dit un jour, avec cette fierté tranquille des gens qui savent qu'ils sont bons dans leur domaine sans avoir besoin de le clamer.

Ce premier soir, on a dîné dans le jardin, sur une table qu'on avait sortie sans les chaises assorties, avec des lampions que Julien avait allumés depuis son téléphone, d'un geste, sans se lever. J'ai ri de cette facilité — moi qui passais mes journées à redresser des placages à la colle de peau et à attendre que les choses sèchent selon leur propre rythme, sans qu'aucun geste ne puisse l'accélérer.

— Tu dois trouver ça vulgaire, a dit Julien, mon métier. Tout ce contrôle.

— Non. Je trouve ça reposant, en fait. Que quelqu'un ait pensé à tout.

— Personne ne pense jamais à tout.

Il l'a dit sans gravité particulière, en resservant le vin, mais la phrase m'est restée, comme restent certaines phrases dont on ne sait pas encore, au moment où on les entend, qu'on les ressortira un jour d'un tiroir de mémoire pour les regarder sous un autre jour.

Cette nuit-là, je ne me suis pas endormie tout de suite. La chambre sentait la peinture fraîche et le bois ciré, et par la fenêtre entrouverte montait le bruit léger du jardin, quelque chose qui bruissait dans les tilleuls du talus. Julien dormait déjà, une respiration régulière, une main posée sur mon ventre comme s'il avait besoin, même dans le sommeil, de vérifier que j'étais bien là.

J'ai pensé à la veste. Pas avec angoisse — avec cette curiosité un peu professionnelle qui ne me quittait jamais tout à fait, cette manie de vouloir comprendre comment un objet en était venu à se trouver là où il se trouvait. Une veste taille 38, oubliée dans une penderie qu'on avait pourtant vidée pour moi — ou qu'on avait cru vider. J'ai pensé que ce n'était rien, qu'un homme qui perd sa femme ne pense pas, dans les mois qui suivent, à inventorier chaque cintre. Qu'il avait dû faire du tri à la va-vite, dans le chagrin, en laissant filer ce qui ne sautait pas aux yeux — une veste au fond, derrière les manteaux d'hiver.

J'ai pensé, aussi, que je n'avais jamais vu de photo d'elle. Pas une seule, dans toute la maison, pas même rangée dans un tiroir que j'aurais pu croiser en installant mes affaires. Julien m'avait montré, une fois, sur son téléphone, une image floue prise de loin, à une terrasse, où on distinguait à peine un visage sous des lunettes de soleil. « Je n'aime pas trop regarder ça », avait-il dit en rangeant l'appareil, et j'avais trouvé ça pudique, encore une fois, cette réticence d'un homme qui préférait vivre tourné vers l'avant.

Mais une maison sans une seule photo de la femme qui y avait vécu avant moi — je ne savais pas encore combien d'années, je l'apprendrais plus tard — une maison sans une photo, ça m'a semblé, cette nuit-là, pour la première fois, être moins de la pudeur qu'un silence organisé. Je n'ai pas su nommer la différence sur le moment. J'ai juste senti, au bord du sommeil, cette sensation propre à mon métier : celle de passer la main sur une surface qu'on croit lisse et de sentir, sous le vernis, un défaut qu'on ne voit pas encore mais que les doigts, eux, ont déjà repéré.

Le lendemain matin, j'ai voulu monter voir l'escalier des combles, juste pour regarder, sans y toucher. La porte du palier était fermée à clé.

— C'est fermé parce que la marche est dangereuse, m'a dit Julien quand je le lui ai signalé, en beurrant ses tartines avec cette application tranquille qu'il mettait à tous ses gestes du matin. Je te l'ai dit hier. Je m'en occupe bientôt.

— D'accord.

Je l'ai cru. Ce n'était même pas un effort de le croire — c'était l'explication la plus simple, et j'étais une femme qui commençait sa vie dans une maison neuve pour elle, avec un homme qu'elle aimait, et qui n'avait, ce matin-là, strictement aucune raison de chercher des raisons de douter.

J'ai fini mon café. Par la fenêtre de la cuisine, on voyait le jardin, la table de la veille pas encore débarrassée, les lampions éteints qui pendaient, immobiles, entre deux branches. Une belle matinée d'été finissant, une maison qui allait devenir la mienne. J'ai pensé à la veste bleu marine, pliée quelque part maintenant, en attente d'un tri que personne ne semblait pressé de faire, et je me suis dit que j'avais bien le temps.