Le camion de déménagement recule dans l'allée et le signal sonore troue le silence du lotissement. Bip. Bip. Bip. Un métronome de béton frais et de bitume neuf.
Je descends de la voiture. Les clés sont dans ma main droite, le double dans ma poche gauche. Je les ai séparées ce matin, par superstition ou par méthode — je ne sais plus. Thomas coupe le moteur derrière moi. Je l'entends ouvrir sa portière sans la claquer, comme s'il avait peur de déranger quelqu'un. Il n'y a personne. Pas encore. La moitié des lots n'est pas livrée. Les Allées du Parc ressemblent à une maquette d'urbanisme posée sur un terrain vague : façades identiques, pelouses rectangulaires, haies au cordeau plantées la veille.
La rue sent le goudron tiède et la peinture de façade. Septembre est doux, presque chaud. Un ciel blanc, sans nuage, sans profondeur. Les lampadaires sont déjà installés mais ne fonctionnent pas encore. Les trottoirs n'ont aucune fissure. Aucune trace de pneu. Aucune boîte aux lettres n'a reçu de courrier.
Lot 14. Notre lot.
J'introduis la clé dans la serrure. Elle tourne sans résistance. La porte s'ouvre sur le couloir d'entrée et mon premier réflexe est de reculer d'un pas.
C'est plus étroit que dans mon souvenir.
Je reste sur le seuil une seconde, peut-être deux. Le couloir est là, devant moi, carrelage gris clair, murs blancs, plafond standard deux mètres cinquante. Tout est conforme. Tout est neuf. Et pourtant quelque chose ne colle pas. L'espace entre les murs me semble comprimé, comme si on avait rapproché les cloisons de quelques centimètres. Pas assez pour être scandaleux. Juste assez pour que mon corps le sente avant ma tête.
Je suis architecte d'intérieur. Mon métier consiste à lire les espaces, à sentir les proportions, à percevoir ce qu'un client ne voit pas. Et là, dans le couloir de ma propre maison, mon corps me dit que quelque chose a bougé.
Thomas me rejoint, pose sa main sur mon épaule.
— Ça va ?
— Oui. Oui, bien sûr.
J'avance. Le couloir débouche sur le séjour-cuisine ouverte. L'espace s'élargit, respire un peu. Le plan est celui que je connais : la cuisine à gauche, le salon à droite, la baie vitrée au fond qui donne sur le jardin. Le jardin est une bande de terre retournée avec trois mètres de gazon en rouleau posé devant la terrasse. La clôture en bois composite est déjà montée.
Je pose mon sac sur le plan de travail. La cuisine sent le silicone et l'aggloméré neuf. Les placards sont ceux du descriptif : mélaminé blanc, poignées chromées. Tout est là.
Mais le séjour.
Je traverse la pièce, je me place au centre, je tourne sur moi-même. Je connais cette sensation. C'est ce que je fais chez mes clients quand j'évalue un volume pour la première fois : je me tiens au milieu, je ferme les yeux une seconde, je laisse l'espace m'envelopper. Et ce que je ressens ici, c'est un espace qui ne m'enveloppe pas. Qui me serre.
Thomas entre avec le premier carton. Il le pose contre le mur du salon, se redresse, souffle.
— Bon. C'est chez nous.
Il sourit. Un vrai sourire, pas un sourire de circonstance. Thomas est heureux. Thomas a attendu cette maison pendant dix-huit mois. Il a compté les versements, suivi les appels de fonds, vérifié chaque prélèvement. Cette maison, pour lui, c'est la preuve que le système fonctionne : tu travailles, tu économises, tu signes, tu attends, tu reçois. Le monde est logique.
Les déménageurs commencent à monter les cartons. Deux types en polo gris, efficaces, silencieux, qui empilent les boîtes dans les pièces que j'ai étiquetées la veille. Salon. Cuisine. Chambre 1. Chambre 2. Bureau. J'avais tout planifié. J'avais dessiné un plan d'installation sur une feuille A3 avec les cotes, les emplacements de chaque meuble, les passages de circulation. J'avais mesuré notre canapé, notre table, notre buffet. Tout devait entrer.
Je regarde le mur du salon, celui contre lequel j'avais prévu de placer le canapé trois places. Je m'approche. J'écarte les bras.
— Thomas, tu peux me passer le mètre ?
Il fouille dans un carton marqué "Outils", me lance le ruban. Je mesure le mur. Trois mètres soixante-deux. Je note le chiffre dans ma tête. Sur mon plan, j'avais inscrit trois mètres quatre-vingts. Je remesure. Trois mètres soixante-deux.
Dix-huit centimètres de moins.
— Qu'est-ce que tu fais ? demande Thomas depuis la cuisine.
— Je vérifie un truc.
— Léna. On a la journée. Respire.
Je range le mètre dans ma poche. Les déménageurs continuent leur ballet. Je les guide machinalement — là, non, plutôt là, attention à l'angle — pendant que mon cerveau tourne en boucle. Dix-huit centimètres, c'est rien. C'est la largeur d'une main. Sur un mur de presque quatre mètres, c'est invisible à l'œil nu. Mais mon canapé fait deux mètres trente et j'avais prévu un passage de soixante-quinze centimètres de chaque côté. Soixante-quinze à gauche, soixante-quinze à droite. Maintenant c'est soixante-quinze et cinquante-sept. La symétrie est cassée. Ce n'est pas grave. Ce n'est rien. Mais c'est cassé.
L'après-midi passe dans un brouillard de cartons éventrés et de papier bulle. Thomas monte les meubles de la chambre avec une efficacité méthodique. Il siffle. Il est content. Je l'entends visser les pieds du lit à l'étage et je me demande si la chambre, elle aussi, est plus petite que prévu.
Je ne monte pas vérifier. Pas maintenant.
Vers seize heures, un voisin passe devant notre allée. La cinquantaine, polo bleu marine, bermuda beige. Il s'arrête, lève la main.
— Bienvenue ! Marc Delaporte, lot 16. On est arrivés la semaine dernière.
Je sors, je serre la main qu'il me tend. Sa poignée est ferme, commerciale.
— Léna Garnier. Mon mari Thomas est à l'étage.
— Vous allez voir, c'est super. Le quartier est calme, le programme est vraiment bien pensé. Héloïse a fait un boulot formidable.
Il parle d'Héloïse Verdier, la commerciale d'Hestia Promotion, comme on parle d'une amie. J'acquiesce. Marc enchaîne sur la qualité des finitions, la gentillesse des artisans, le sérieux du promoteur. Ses phrases sont lisses, sans aspérité. On dirait un avis Google cinq étoiles lu à voix haute.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas. On est entre voisins.
Il repart. Je le regarde remonter l'allée vers le lot 16, sa maison identique à la mienne — même modèle Harmonie, même façade en enduit ton pierre, même volet roulant gris anthracite. Vingt-quatre pavillons alignés sur deux rangées, séparés par une voie de desserte qui s'appelle officiellement « allée des Cerisiers ». Il n'y a pas de cerisiers. Il y a des érables japonais de trente centimètres plantés dans des trous de terre noire.
Le soir tombe. Les déménageurs sont partis. Thomas a branché le réfrigérateur et fait couler l'eau pour vérifier la pression. Tout fonctionne. Il a ouvert une bouteille de blanc achetée exprès pour l'occasion. Deux verres, posés sur un carton retourné dans le salon vide. Nos pieds sur le carrelage neuf. Les murs nus autour de nous.
— À notre maison, dit Thomas en levant son verre.
Je trinque. Le vin est frais, un peu acide. La lumière du soir entre par la baie vitrée et dessine un rectangle pâle sur le sol. L'ombre du montant de la baie coupe la pièce en deux. À droite, la lumière. À gauche, l'ombre. Je regarde ce rectangle de lumière et j'essaie de me souvenir de la maison témoin, de la lumière qui baignait le salon le jour de la visite, de l'impression d'espace, de respiration, d'évidence.
Je ne la retrouve pas.
Ce n'est pas la fatigue. Ce n'est pas le stress. C'est plus précis que ça. C'est le genre de décalage que je perçois chez mes clients quand un artisan a décalé une cloison de cinq centimètres et que tout le reste de la pièce semble légèrement de travers. Le volume n'est pas celui que j'avais en tête. La proportion entre la largeur et la profondeur du salon ne correspond pas au souvenir que je porte depuis dix-huit mois.
Thomas s'assoit à côté de moi, le dos contre un carton marqué « Livres ». Il boit une gorgée, ferme les yeux.
— C'est bien, dit-il. C'est vraiment bien.
Je ne réponds pas. Je regarde le mur de l'entrée, visible depuis le salon à travers l'ouverture. Ce mur blanc, lisse, neuf. Je l'ai longé six fois aujourd'hui en portant des cartons. Et six fois, mon épaule a failli le frôler.
Dans la maison témoin, le couloir était large. J'y passais sans y penser. Ici, je rentre les épaules.
Thomas pose son verre, me prend la main. Ses doigts sont chauds, un peu rugueux du montage de meubles.
— Demain on accroche les cadres, dit-il. Ça va tout changer.
Je hoche la tête.
Les cadres ne changeront rien. Les cadres ne changeront pas la distance entre deux murs. Mais je ne dis rien. Pas ce soir. Ce soir, on trinque, on sourit, on joue le premier acte de la vie qu'on a achetée.
La nuit envahit le salon par la baie vitrée. La rue est noire. Aucun lampadaire. Aucun bruit. Le lotissement dort dans son silence de maquette.
Je finis mon verre. Je me lève. Je traverse le salon, j'entre dans le couloir.
Le mur de l'entrée n'était pas censé être aussi près de moi.