Le téléphone a sonné à sept heures moins vingt et j'ai su avant de décrocher que ce serait pour le chien. Personne ne m'appelle pour moi à cette heure-là.
— Madame Rondeau ? Adjudant-chef Bourgault, brigade de recherches de Sablé. On a une réquisition pour vous. Un chantier de lotissement à Villebrune, route des Fresnays. Un engin a remonté des os hier soir en fin de journée.
J'ai regardé par la fenêtre de la cuisine. Il ne faisait pas encore jour. Le fond du jardin n'était qu'une masse plus noire que le reste.
— Des os comment ?
— C'est bien la question. Le conducteur a arrêté sa machine et il a appelé son patron, qui nous a appelés. On a mis un ruban et un gars devant. On a des morceaux longs, on a quelque chose qui pourrait être une côte. Personne n'a envie de dire de bêtises.
— Vous avez pris des photos ?
— Je vous les envoie.
Elles sont arrivées pendant que je mettais mes chaussures. Un tas de déblais éclairé au projecteur, la terre brillante de pluie, et sur le côté, alignés sur un sac de ciment ouvert, quatre fragments dont un très long. J'ai agrandi. La lumière était mauvaise, le blanc était brûlé, mais on voyait la courbure, et on voyait l'épaisseur de la corticale.
J'ai rappelé.
— Je serai là dans quarante minutes. Ne les déplacez plus. Et surtout, ne mouillez pas le tas.
— Ne pas mouiller le tas, a répété Bourgault. C'est noté.
J'ai réveillé Jeanne, je lui ai posé son bol sur la table et j'ai écrit un mot pour qu'elle n'oublie pas son sac de sport. Elle a dix ans, elle oublie tout, et elle se souvient de chacun des ordres que je donne à mon chien. Elle est descendue en chaussettes pendant que je préparais le matériel.
— T'as un truc ?
— J'ai un truc.
— C'est loin ?
— Trois kilomètres.
Elle a encaissé ça comme une information capitale. Elle a demandé si j'emmenais Ubac ou Vasco. J'ai dit Ubac. Elle a dit évidemment, du ton de quelqu'un qui vient de faire perdre son temps à tout le monde.
Le fourgon blanc de Terravue sent le chien mouillé et le désinfectant. J'ai chargé la caisse, la mallette, le harnais orange, les cônes, la mire, le carnet. Ubac est monté seul, il a tourné une fois sur lui-même et il s'est couché sur le flanc gauche. Il fait ça depuis qu'il a huit mois. Vasco, lui, a hurlé dans son box comme si on l'assassinait. Il a deux ans, il ne sait pas encore que la plupart des jours il n'y a rien pour lui.
Il faisait à peine clair quand je suis partie. Le brouillard tenait dans les creux.
Au bout de mon chemin, à l'entrée du chemin de terre qui longe le pré, il y a un grand panneau de bois planté depuis la fin de l'été. LES HAUTS DE VILLEBRUNE — DEUXIÈME TRANCHE, avec le plan de masse imprimé dessus, les lots numérotés, un dessin d'arbres qui n'existent pas. Je passe devant deux fois par jour. Je n'avais jamais pris la peine de m'arrêter pour le lire.
Le chantier où j'allais, c'était la première tranche du même programme, à trois kilomètres de là, route des Fresnays.
Le chantier occupait un champ en pente douce, décapé jusqu'à l'argile. Vingt-huit lots, m'a dit plus tard le conducteur de travaux, mais pour l'instant ce n'était que des tranchées ouvertes, des tas, des piquets à tête rose, et deux pelles à l'arrêt. Sur la flèche de la plus grosse, en lettres blanches sur fond vert : CHAUVEAU TP.
J'ai garé le fourgon à l'écart, en amont du vent. C'est la première chose qu'on apprend : ne jamais poser sa voiture, ses gens, son café, entre la zone et le nez du chien.
Bourgault m'attendait au bord du ruban. Il est très grand et très maigre, avec des poignets qui dépassent de tout. Il m'a serré la main comme s'il craignait de me casser quelque chose.
— Vous êtes Rondeau.
— Alix Rondeau. Terravue et Sillage. Vous avez mon numéro d'agrément ?
— Je l'ai. Sillage, c'est bien l'association conventionnée ?
— C'est ça. Terravue, c'est mon employeur, la détection non intrusive. L'agrément restes humains, c'est par Sillage.
— L'agrément restes humains par Sillage, a-t-il répété. D'accord.
Il fait ça, j'allais l'apprendre : il reprend votre dernière phrase avant d'y répondre, comme s'il la posait à plat sur une table pour bien la voir. Ça donne l'impression qu'il est lent. Il n'est pas lent.
Il m'a montré le tas. Trois mètres de haut, de la terre végétale mélangée à de l'argile jaune, ruisselante. À dix mètres, la tranchée d'où ça venait, une saignée d'un mètre vingt de profondeur pour le réseau d'eaux usées, avec de l'eau au fond.
— Le gars a vu du blanc dans le godet, a dit Bourgault. Il a reculé, il a coupé, il est descendu. Il a rien touché sauf les quatre morceaux qu'il a sortis du tas à la main.
— Il les a sortis à la main.
— Il dit qu'il voulait voir. On lui a expliqué.
Le conducteur de pelle se tenait un peu plus loin, casque à la main, l'air d'un homme qui n'a pas dormi. Je lui ai fait signe.
— Vous les avez trouvés à quelle profondeur ?
— Aucune idée. C'était dans le godet. Un mètre, un mètre dix. Je passais le fond de forme.
— Vous en avez trouvé d'autres avant ? Cette semaine, la semaine dernière ?
Il a regardé Bourgault avant de répondre, ce qui est toujours intéressant.
— Non.
J'ai noté l'heure, le vent — sud-ouest, faible, deux mètres par seconde peut-être —, la température, la pluie de la nuit. Le carnet a une couverture souple orange et du papier quadrillé. Je prends toujours le même. Ce n'est pas de la superstition, c'est qu'au bout de quinze ans on veut pouvoir retrouver n'importe quelle page sans réfléchir.
— Je vais vous demander de reculer tout le monde de trente mètres, j'ai dit. Vous compris. Et pas de radio.
— Pas de radio, a dit Bourgault.
J'ai sorti Ubac. Il a gémi une fois quand je lui ai passé le harnais, comme toujours, un petit bruit de gorge qui veut dire enfin. Ensuite il n'a plus fait un son.
Un malinois de sept ans qui travaille depuis cinq ans ne ressemble pas à un chien. Il ressemble à un outil qu'on aurait rendu vivant par erreur. Il ne regarde ni les gens, ni les machines, ni le ruban. Il regarde l'air.
On a commencé par le vent. J'ai pris le tas par le sud-ouest, en descendant, pour qu'il travaille de l'aval vers l'amont, et je l'ai lâché sur le mot. Il est parti au trot, en losange, la tête haute d'abord — c'est la phase que les gens ne voient jamais, celle où il ne cherche pas au sol mais dans l'air, où il essaie d'attraper le cône. Puis il a baissé.
Un cône d'odeur, ça ne monte pas droit. Ça sort du sol comme une fumée molle, ça se couche sous le vent, ça se coince derrière un obstacle, ça remonte quand le soleil chauffe. Le chien remonte à la source en resserrant : il coupe la traînée, il perd, il revient, il recoupe. Des zigzags de plus en plus courts. Quand les zigzags font moins d'un mètre, on sait qu'on y est, et on retient sa respiration parce que le chien entend tout, y compris ça.
Il a fait le tour du tas deux fois dans un sens, deux fois dans l'autre. Il est monté dessus, il est redescendu par la face nord, il est revenu au pied. Rien. Pas une cassure d'allure. Il travaillait proprement, régulièrement, avec cet ennui appliqué qu'ils ont quand il n'y a rien.
Je l'ai rappelé, je lui ai donné à boire — il n'a pas bu, il ne boit jamais au travail —, et on a fait la tranchée. Puis le fond de forme sur trente mètres de part et d'autre. Puis les quatre fragments, posés sur leur sac de ciment, que j'ai fait mettre à l'écart pour lui faire passer dessus en aveugle, sans savoir moi-même dans quel ordre le gendarme les avait alignés.
Il est passé devant sans ralentir.
J'ai refait la manœuvre dans l'autre sens, avec le vent, puis contre. Deux fois. Il a reniflé le sac de ciment, ce qui est normal, un sac de ciment ouvert sent quelque chose, et il a continué.
J'ai sifflé la fin. Il est revenu se coller à ma jambe, et là seulement il a regardé ma main, celle qui tient la balle. Je ne la lui ai pas donnée. On ne récompense pas l'absence. C'est le plus dur du métier, et c'est là que les chiens se cassent : à force de rentrer bredouilles, ils finissent par inventer.
Bourgault s'est approché avec son calepin.
— Alors ?
Je me suis accroupie près des fragments et j'ai enfilé un gant.
— Vous avez de la vache.
— De la vache.
— Regardez la section. Vous voyez cette paroi, là ? Elle est épaisse, et le canal médullaire au milieu est étroit. Chez nous, c'est l'inverse : paroi fine, canal large. Et là — j'ai retourné le grand fragment — vous avez une crête pour l'attache musculaire qui n'a rien à faire sur un humain. Ça, c'est un métacarpien de bovin. Ça, c'est un fragment de côte, oui, mais de côte de vache. Vous avez sans doute une fosse d'équarrissage, ou une bête crevée qu'on a enfouie au bout du champ il y a soixante ans. Il y en a un peu partout.
— Et si vous vous trompez ?
— Je peux me tromper. Un os cassé, sale, dans une mauvaise lumière, ça arrive. C'est pour ça qu'on ne s'en tient pas à moi.
J'ai montré Ubac, qui s'était couché à trois mètres, sur le flanc gauche, et qui me surveillait sans lever la tête.
— Lui, il ne s'est pas trompé. Il est proofé animal. Ça veut dire qu'on passe des mois à lui apprendre à ne pas marquer un chevreuil, un chat, une carcasse de mouton. C'est même la partie la plus longue de la formation. Un chien qui marque tout ce qui pue, ça s'appelle un chien qui coûte cher au contribuable. Le mien est passé quatre fois sur ce tas, trois fois sur les fragments, à l'aveugle, dans les deux sens de vent. Il n'a rien donné.
— Il n'a rien donné, a dit Bourgault. Et ça vaut quoi, pour moi, dans mon procès-verbal ?
C'était une bonne question, et il la posait bien : sans agressivité, en professionnel qui doit écrire.
— Ça ne vaut pas une preuve. Ça vaut une orientation. Un chien ne prouve rien, il oriente. Si le mien avait marqué, je vous aurais dit : creusez, et vous auriez fait venir un anthropologue. Il n'a pas marqué. Moi je vous dis : ce sont des bovins, et mon chien ne me contredit pas.
J'ai fermé le carnet.
— Le chien ne se trompe jamais, adjudant-chef. C'est nous qui lisons mal.
Il a écrit ça. Je l'ai vu écrire ça, et sur le moment ça m'a fait plaisir, parce que c'était la phrase de l'homme qui m'a formée et que je la sers depuis quinze ans comme on sert un article de foi. Serge Mainguy me l'a dite pour la première fois dans un champ de betteraves, un chien entre nous, il y a très longtemps. Le chien ne se trompe jamais. C'est nous.