Ils sont treize.
Madeleine compte deux fois en posant les assiettes, une main sur le dossier de chaque chaise, les lèvres qui bougent. Puis elle retourne à la cuisine et revient avec une assiette de plus, un verre de plus, un couteau et une fourchette qu'elle aligne comme les autres. Elle met le couvert côté bar, entre Odile et Christine. Elle recule d'un pas, elle regarde la table, elle enlève son tablier.
— Il dîne avec nous, celui-là ? dit Gérard.
— Il ne prend pas de place.
La table est celle de l'hôtel. Quatre mètres de chêne, dans le sens de la salle, une nappe blanche repassée d'hier dont on voit encore les plis. Un bout touche presque la cheminée, l'autre s'arrête à deux pas de la porte de la cuisine. Le long du mur, sur la droite en entrant, le bar de zinc avec ses étagères de bouteilles et, posée dessus, la cloche de la réception que personne n'a le droit de toucher. En face, les trois fenêtres. Il fait nuit depuis cinq heures. Dans les vitres, on voit la table, les têtes, la lumière du plafonnier ; et derrière, si l'on s'approche, la lampe de la cour accrochée au mur de la remise, le haut de l'escalier de pierre, le toit de la remise où il n'y a pas de neige. Il fait froid, sec. Le radiateur en fonte sous la fenêtre du milieu cogne deux fois, puis se tait.
Vingt chaises cannées, celles du restaurant. Treize autour de la table, et le fauteuil. Sept empilées près du bar, dossier contre dossier.
Pierre s'assied le premier. Il est au bout côté cheminée, dans le fauteuil de cuir de la réception, celui où les clients attendaient leur clé, qu'on a monté ici quand l'hôtel a fermé et qui n'a plus bougé. Il pose ses deux mains à plat sur la nappe. Diane se couche sous la table, contre ses pieds.
Suzanne est à sa droite, côté fenêtres, sur la chaise au coussin de velours rouge. Elle a gardé son châle. Elle est allée à la messe de six heures, seule, à pied, comme chaque année, et elle est revenue par la rue sans que personne l'entende rentrer. Après elle, dans l'ordre, le dos aux fenêtres : Hélène, Gérard, Thomas, Marion, Antoine. Antoine a douze ans, Marion treize, Thomas dix-sept. Antoine est le plus près de la porte de la cuisine.
Madeleine est au bout côté porte, sur une chaise ordinaire. C'est elle qui se lève.
À sa droite, côté bar, en remontant vers Pierre : Vincent, Lucie, Odile, le quatorzième couvert, Christine, Jacques. Jacques est à la gauche de son père. Lucie a huit ans. Elle est assise sur ses pieds pour être à la hauteur de la table.
Les huîtres sont déjà ouvertes. Pierre les a ouvertes lui-même au bar, avant, avec le couteau court dont le manche est noir de main ; les coquilles sont rangées sur les deux grands plateaux de l'hôtel, sur un lit d'algues, avec les citrons coupés. Il fait passer les plateaux, un côté fenêtres, un côté bar. Il sert le vin blanc lui-même, en se levant à demi, à ceux qu'il peut atteindre, et Jacques sert les autres.
Odile est arrivée la dernière. Elle est arrivée pendant que Madeleine posait les huîtres, par la porte de la cuisine, avec son manteau et le froid dessus, et elle a embrassé Madeleine, puis Suzanne, puis les enfants les uns après les autres, puis Hélène, Christine, Gérard, Jacques, Thomas qui est plus grand qu'elle maintenant, Vincent qu'elle a tenu par les épaules. Puis elle s'est assise à sa place. Pierre a continué à servir le vin.
— Trois heures de route, dit Madeleine.
— Trois heures.
— Tu manges.
Lucie regarde les huîtres. Elle en prend une, la porte à sa bouche, la garde longtemps. Vincent, à côté d'elle, lui montre comment on détache le muscle avec la pointe de la fourchette. Elle recommence. Cette fois elle avale.
Le boudin blanc vient ensuite, dans le plat long, avec les pommes qui ont cuit dedans. Madeleine passe le plat par la porte, pas par le passe-plat ; le passe-plat sert pour les assiettes sales, qu'elle empile de l'autre côté. Suzanne prend des pommes. Elle ne prend pas de boudin. Le plat continue.
— Pourquoi Suzanne mange pas de viande ?
C'est Lucie. Elle a demandé à Vincent, mais assez fort.
— Parce que, dit Pierre.
Lucie regarde Suzanne. Suzanne mange ses pommes. Christine, de l'autre côté du couvert vide, pousse le pain vers Lucie.
— Mange.
Le chapon arrive sur la planche, avec la farce aux marrons dans le plat à part et les haricots verts dans le légumier de l'hôtel, le blanc à liseré. Madeleine pose la planche devant Pierre. Pierre se lève. Il se lève pour découper, toujours ; il tient le couteau long, celui de la cuisine, et la fourchette à deux dents, et il coupe en regardant ce qu'il fait, sans parler. Les premières tranches vont sur une assiette, qu'il tend, et l'assiette fait le chemin.
D'abord Madeleine, tout au bout. Puis Suzanne. Puis Hélène. Puis Christine. Puis Odile ; l'assiette passe par Christine, saute le couvert vide, arrive. Puis Marion, puis Lucie. Ensuite les hommes : Gérard d'abord, Jacques, Thomas, Antoine. Pierre se sert. Puis il coupe encore, et l'assiette descend jusqu'à Vincent.
Vincent la prend. Il dit merci.
On mange. Gérard raconte l'histoire du client de l'hôtel qui avait demandé une chambre avec vue sur la mer ; tout le monde la connaît, les enfants la finissent avec lui, Suzanne elle-même a un mouvement de la bouche. Madeleine ne s'assied pas plus de cinq minutes de suite. Elle apporte la sauce, elle reprend la sauce, elle vérifie le pain, elle regarde par la porte de la cuisine si le four est éteint.
— Le sel, dit Odile.
Le sel est près de Pierre, à la tête, dans la petite salière d'étain de l'hôtel. Pierre ne bouge pas. Jacques prend la salière, la donne à Christine, qui la pose devant le couvert vide, et Odile tend le bras et la prend. Elle sale. Elle la repose devant le couvert vide. Christine la remonte à Jacques, Jacques la remet à côté de son père. Ça prend le temps que ça prend.
Marion regarde Odile. Odile mange.
— Alors, Vincent, dit Pierre. Cette année ?
Il a posé sa fourchette. Il regarde en bas de la table, vers le bout, où Vincent est assis à la droite de sa mère. Tout le monde a entendu ; les enfants aussi ; Thomas baisse les yeux sur son assiette.
— J'ai remis la pompe de la cour en état.
— Elle marchait.
— Elle fuyait.
— Elle marchait.
Vincent coupe son chapon. Puis il relève la tête.
— Et je pensais, pour l'été. Le bar. On pourrait ouvrir le bar, seulement le bar, pour les randonneurs qui passent. Le samedi et le dimanche. Ça ne coûte rien, il y a tout.
— L'hôtel est fermé.
— Le bar.
— L'hôtel a fermé une fois. Ça suffit.
Pierre reprend sa fourchette. Gérard demande à Thomas s'il a réfléchi à ce qu'il ferait après le bac, et Thomas dit qu'il a le temps, et Hélène dit qu'il n'a pas le temps du tout. Madeleine se lève pour la sauce.
Lucie n'est plus sur sa chaise. La nappe bouge, du côté bar, entre Vincent et Odile ; Diane grogne une fois, sans lever la tête. On entend Lucie rire sous la table. Antoine regarde en dessous, se redresse, regarde sa mère, et Christine fait non de la tête. Antoine a douze ans. Il reste assis.
Vincent glisse une main sous la nappe. Une carte tombe, la dame de cœur ; on la voit une seconde sur le parquet, entre les pieds des chaises, puis une petite main la prend. Une autre carte descend. Puis la nappe se soulève, et Lucie remonte sur sa chaise, essoufflée, la dame de cœur dans les doigts, et elle la montre à tout le monde, et Vincent fait celui qui n'a rien vu.
— C'est la mienne, dit-il.
— C'est la mienne, dit Lucie.
Pierre ne regarde pas. Suzanne, si.
La salade, les fromages. Le radiateur cogne. Vincent passe dans la cuisine ; la porte de la cour s'ouvre et se referme, et par la fenêtre la plus proche de la porte on le voit sur le perron, le dos tourné, sous la lampe, avec le point rouge de la cigarette qui s'allume quand il tire dessus. Il reste le temps d'une cigarette. Il revient avec le froid sur lui. Odile a mis son gilet.
— On fait la photo, dit Gérard.
Il va chercher l'appareil sur le bar. Il se met debout au pied de la table, derrière la chaise de Madeleine, qui reste assise ; il recule jusqu'à la porte de la cuisine ; il dit de se serrer, et Suzanne ne se serre pas, et Antoine se penche jusqu'à toucher Marion, et Lucie tient sa carte devant elle. Pierre ne bouge pas de son fauteuil. Le quatorzième couvert est au milieu de la photo, côté bar, avec son assiette blanche et son verre vide.
— Madeleine.
— Quoi.
— Souris.
— Prends.
Il prend. Le flash fait un rectangle blanc dans les trois fenêtres en même temps.
Madeleine apporte la bûche, celle au café, avec les champignons en meringue dessus que les enfants prennent en premier. Elle coupe elle-même, au pied de table, et sert dans l'ordre inverse : d'abord Lucie, d'abord les enfants, Antoine, Marion, Thomas ; puis Odile ; puis les autres. Pierre en dernier. C'est la bûche.
Quand les assiettes à dessert sont parties par le passe-plat, Pierre se lève. Il va derrière le bar. La trappe de la cave, puis ses pas sur les marches en dessous, lents, puis la trappe. Il revient avec une bouteille sans étiquette, bouchée à la cire, et il la pose devant lui, et il sort de la poche de son gilet le petit couteau à manche noir.
— Il en reste combien ? dit Gérard.
— Quinze.
— On a le temps.
— Pas moi.
Il gratte la cire, il tire le bouchon avec les dents, il verse. Les petits verres à pied de l'hôtel, ceux avec le filet doré. Il sert Suzanne, Jacques, Christine, Hélène, Gérard, il passe la bouteille à Jacques pour le bas de la table. Madeleine n'en prend pas. Odile en prend un. Vincent se sert en dernier ; il reste ce qu'il reste.
Suzanne trempe ses lèvres. C'est la prune du père de Pierre, faite dans la cour, il y a très longtemps, avec les prunes de derrière la remise ; il n'y a plus de pruniers.
Madeleine se lève une dernière fois. Elle va à la porte de la cuisine, elle prend les clés dans le tiroir du buffet où elles sont depuis toujours, chacune avec sa plaque de cuivre et son numéro, comme à l'hôtel. Elle les distribue sans les regarder.
— Hélène, Gérard, la 6.
— Comme toujours.
— Thomas, la 7. Marion, la 8.
— Pourquoi on est toujours côté rue ?
— Parce que côté cour, vous avez la lampe dans les yeux toute la nuit. Et parce que nous, on est au-dessus de la salle, et qu'on vous entend.
— Et Vincent ?
— Vincent est chez lui.