Pour dire oui, je ferme l'œil une fois. Pour dire non, deux. Pour dire que je veux parler, trois. Pour dire le reste, il faut quelqu'un.
Cette nuit, c'est Irène.
Je l'entends avant de la voir, parce qu'on m'entend avant de me voir, moi aussi, et que dans cette chambre tout le monde s'annonce par un bruit. Moi, c'est le sifflement de la canule quand l'air passe mal. Mon voisin, c'est un bip. Irène, ce sont des semelles qui ne claquent pas, un pas plus long que celui des autres, et la porte qu'elle retient avec le plat de la main pour qu'elle ne se referme pas d'un coup. Elle est la seule à retenir la porte. Les autres la laissent battre. Au bout de vingt jours, on sait qui respecte le sommeil d'un homme qui ne dort pas.
Il est une heure passée. Je le sais parce que je sais lire l'heure à l'envers.
Il faut que j'explique la vitre.
Mon lit est relevé à trente degrés, et ma tête est tenue droite par deux coussins que les aides-soignantes calent en disant « voilà » comme on pose un vase. Mes yeux ne bougent pas. Ils regardent droit devant, au-dessus de mes pieds, et droit devant il y a la fenêtre. Une seule, large, au fond de la chambre. Le jour, elle me donne un chantier : de l'autre côté de la cour, on construit un bâtiment neuf, et il y a une grue qui tourne très lentement au-dessus des planchers de béton, à gauche de mon cadre. Je connais l'homme qui la conduit. Je ne l'ai jamais vu que de loin, minuscule dans sa cabine, mais je sais qu'il mange à midi et quart, qu'il plie le papier de son sandwich en quatre, et qu'il ne regarde jamais de mon côté.
La nuit, la fenêtre change de métier. Dehors il fait noir, dedans il reste la veilleuse au-dessus de la porte et la lueur des écrans, et la vitre devient un miroir. Un mauvais miroir, double, parce que le verre est double : il me renvoie deux chambres superposées, une nette et une pâle, décalées d'un doigt. Dans la nette, il y a le pied de mon lit, le fauteuil des visiteurs, et, plus loin, en biais, par l'espace que laisse le rideau de séparation — il s'arrête à un mètre de la vitre, on ne sait pas pourquoi, un rail trop court —, le lit de mon voisin et son écran vert. Au-dessus de ma tête, il y a mon propre moniteur. Je ne le vois jamais en vrai. Je le vois dans la vitre, à l'envers : mes battements de cœur, ma saturation, et, dans le coin, l'heure. Il m'a fallu quatre nuits pour lire les chiffres retournés. Le 1 reste un 1. Le 8 reste un 8. Le 2 devient une sorte de 5 qui aurait honte. Je suis verbicruciste. Je fais des mots croisés pour un journal depuis huit ans. Lire à l'envers, c'est presque mon métier.
Et par-dessus tout ça, dans le noir derrière le reflet, il y a le feu rouge au sommet de la grue, qui s'allume, s'éteint, s'allume, toutes les deux secondes à peu près, toute la nuit. Les premières nuits, je le détestais. Maintenant, je le compte. C'est la seule chose dehors qui cligne, comme moi.
Irène entre dans la vitre. Elle entre d'abord dans la pâle, puis dans la nette. Grande, maigre, la tresse grise relevée en chignon au sommet de la tête, la blouse qui flotte. Elle ne vient pas tout de suite vers moi. Elle va à l'écran de mon voisin, elle regarde, elle touche quelque chose, elle se penche derrière le rideau. J'entends sa voix, très basse, et le bip de Lucien. Un seul. Elle a dû lui demander s'il allait bien. Puis elle revient de mon côté, et elle sort du miroir pour entrer dans le monde, c'est-à-dire dans le petit rectangle de vie que mon œil gauche peut atteindre sans bouger.
Elle se frotte les mains. Elle a toujours les mains froides, elle le sait, elle les frotte avant de me toucher. Ensuite elle pose sa paume à plat sur mon front, comme pour prendre une température qu'une machine prend déjà mieux qu'elle, et elle la laisse là.
— Tu ne dors pas, dit-elle.
Ce n'est pas une question. Je ferme l'œil une fois quand même. Je réponds même aux phrases qui n'en demandent pas. On ne gaspille pas une occasion de répondre.
Elle retire sa main, et avec le bout de l'index elle me gratte le côté du nez. Là. Exactement là, sur l'aile gauche, où ça me brûle depuis une heure. Je ne lui ai rien demandé. Personne ne me gratte jamais le nez sans que je le demande, et le demander coûte si cher que je préfère souvent brûler. Irène sait. Je ne sais pas comment elle sait. Elle sait des choses sur mon corps que mon corps ne lui a pas dites.
C'est elle qui m'a trouvé.
Pendant six jours, on m'a pris pour un meuble. On disait « il », on disait « le patient du onze », on disait devant moi des phrases qu'on ne dit pas devant les gens. Je ne pouvais pas les empêcher. Je ne pouvais même pas fermer l'œil pour ne pas voir, parce que je ne savais pas encore que je pouvais le fermer. On me le fermait. On me le rouvrait. Et la sixième nuit, pendant qu'elle changeait le pansement humide de mon œil droit, celui qui ne se ferme plus, Irène a vu quelque chose dans le gauche. Elle s'est penchée. Elle a dit :
— Si tu m'entends, ferme l'œil une fois.
Je l'ai fermé. Je ne savais pas que je le pouvais avant de le faire. C'est la plus longue seconde de ma vie, et elle ne dure pas une seconde.
Elle a dit :
— Encore.
Je l'ai refait. Elle a dit :
— Deux fois, maintenant.
Je l'ai fait deux fois. Elle a posé sa main sur mon front et elle a dit : « Bonsoir, Victor. » Personne ne m'avait appelé par mon prénom depuis six jours. Elle l'avait lu sur l'étiquette du lit. Plus tard, elle m'a dit qu'elle avait failli ne pas le voir, qu'il y avait dans mon œil « quelque chose qui attendait ». Plus tard encore, elle m'a dit qu'elle connaissait mon nom avant cette nuit-là, qu'elle faisait mes grilles depuis des années, celles du supplément de Corvenne-Matin, et qu'en lisant FERRAND sur l'étiquette elle s'était demandé si c'était moi.
— Tu es dur, pour les définitions, m'a-t-elle dit. La dernière verticale, je ne la trouve jamais.
Personne ne la trouve jamais. Elle n'est pas faite pour qu'on la trouve.
Ce soir, elle tire le fauteuil et s'assoit à ma gauche, un peu en avant, là où je la vois sans qu'elle ait à se pencher. Elle sait où je vois. Les autres me parlent depuis des angles où je ne suis qu'une oreille. Elle, elle se met dans mon œil.
— Tu veux me dire quelque chose ?
Je ferme l'œil trois fois. Trois, c'est le tableau.
Il faut que j'explique le tableau aussi. Ce n'est pas un tableau, d'ailleurs, on dit ça par habitude. C'est une liste. Vingt-six lettres, mais pas dans l'ordre de l'école : dans l'ordre où elles servent le plus en français. E, S, A, R, I, N, T, U, L, O, M, D, P, C, F, B, V, H, G, J, Q, Z, Y, X, K, W. Quelqu'un récite, et quand il arrive à la lettre que je veux, je cligne. Il note la lettre, il recommence au E. Et ainsi de suite jusqu'au bout du mot, et jusqu'au bout de la phrase, et jusqu'au bout de la patience de celui qui récite, qui vient presque toujours avant le bout de la phrase.
Un E ne coûte rien : c'est la première lettre de la liste, je cligne avant même qu'elle ait fini de le prononcer. Un W coûte vingt-six lettres, vingt-six souffles de quelqu'un d'autre, une demi-minute d'attention. J'ai appris en vingt jours une économie que ne connaît aucun homme qui parle. Je choisis mes mots en haut de la liste. Je préfère RIRE à SOURIRE, SANS à AVEC, TENIR à GARDER. Je ne dis jamais WAGON, je ne dis jamais KIOSQUE, et si un jour je veux parler de jazz, je me tairai. Je fais des phrases comme on fait ses courses avec trois pièces dans la poche. Et j'ai compris une chose que je n'aurais jamais comprise debout : le mensonge est en haut de la liste. RIEN, NIER, SAIN, ASSEZ, TANT PIS. Ce qui ne coûte rien à dire se trouve dans les dix premières lettres. La vérité, presque toujours, a besoin d'un V, d'un B, d'un H, et elle attend en bas qu'on veuille bien descendre jusqu'à elle.
Les autres ne descendent pas.
Mélanie, l'infirmière du jour, récite très vite, d'une traite, sans respirer, et au bout de trois lettres elle devine. Elle devine avec gentillesse, avec l'efficacité de quelqu'un qui a trois patients lourds et des transmissions à taper : « M, O… Moins ? Tu veux moins de quoi ? La couverture ? » Et je ferme l'œil deux fois, non, et elle dit « ah », et elle reprend au début, et à la troisième erreur elle me pose la main sur l'épaule et dit « on reprendra, d'accord ? ». On ne reprend pas. Aubrun, le chef de service, ne récite jamais : il me pose des questions dont il connaît la réponse, et je réponds oui pour lui faire plaisir. Et Elsa…
Elsa devine avant la première lettre.
Irène ne devine pas. Irène récite par trois. Personne d'autre ne fait ça. Elle dit « E, S, A », une petite pause, « R, I, N », une petite pause, « T, U, L », comme on monte un escalier en s'arrêtant sur chaque palier pour reprendre son souffle. Au début, je trouvais que ça ralentissait. Maintenant, c'est la seule récitation dans laquelle j'ai le temps d'être sûr. Les paliers me laissent une demi-seconde pour préparer mon œil. Elle ne va jamais plus vite que moi. Elle ne va jamais plus vite que la lettre.
— E, S, A — R, I, N — T, U, L — O, M.
Je cligne sur le M.
— M, dit-elle.
Elle ne l'écrit pas. Elle n'écrit jamais. Elle garde les lettres dans sa tête, comme je les garde dans la mienne, et à la fin elle dit le mot. Je ne sais pas combien de lettres elle peut tenir. Je ne l'ai jamais vue en perdre une.
— E, S, A — R, I, N — T, U, L — O.
Je cligne sur le O.
— O.
— E, S, A — R, I, N — T, U.
Je cligne sur le U.
— U, dit-elle.
Et elle s'arrête.
Ce n'est pas une pause. Je connais ses paliers : ils durent une demi-seconde. Celle-ci dure. Elle ne recommence pas au E. Elle ne dit rien. Dans le coin de mon œil, j'ai la ligne de son épaule et le bas de son visage, le menton, la bouche, et la bouche est ouverte sur une lettre qui ne vient pas. Sa main droite, posée sur la barrière de mon lit, se referme sur le métal. J'entends sa respiration, qui est d'habitude si lente qu'on l'oublie. Là, je l'entends. Elle respire comme quelqu'un qui vient de monter les trois étages à pied.