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Extrait gratuit · Vertige Littéraire

Ce que cache la maison d'à côté

Prologue

La nuit avait enveloppé le quartier des Érables d'un silence presque parfait. Presque, car Emma Dufresne, immobile devant sa fenêtre à l'étage, percevait les infimes variations sonores que seule l'insomnie chronique permet de distinguer : le ronronnement lointain d'un réfrigérateur, le craquement d'une branche sous le poids d'un chat errant, et cette respiration profonde de Thomas qui dormait paisiblement dans leur lit.

Trois heures douze du matin.

Emma ne cherchait plus à lutter contre ces réveils nocturnes. Six mois qu'ils avaient emménagé dans cette banlieue résidentielle aux maisons cossues et aux jardins impeccables, six mois qu'elle tentait de se convaincre que cette nouvelle vie effacerait les images qui la hantaient encore. Six mois à jouer le rôle de la femme au foyer épanouie, alors que son esprit tournait à vide, privé de l'adrénaline du journalisme d'investigation qui l'avait définie pendant dix ans.

Son regard dériva naturellement vers la maison voisine. La demeure des Mercier. Une imposante bâtisse victorienne rénovée avec goût, comme tout ce que touchait Claire Mercier, décoratrice d'intérieur dont le portfolio s'ornait des demeures les plus prestigieuses de la région. Claire et son mari Philippe, chirurgien renommé, formaient ce couple parfait qui suscitait autant d'admiration que de jalousie discrète dans le voisinage.

Emma s'apprêtait à retourner se coucher quand un mouvement attira son attention. Une lumière venait de s'allumer au sous-sol des Mercier, projetant un halo jaunâtre à travers les soupiraux. À cette heure ?

Elle plissa les yeux. Une silhouette se déplaçait derrière les fenêtres étroites. Pas celle de Philippe, trop élancée. Pas celle de Claire non plus, la démarche était différente. Plus... féline. Emma sentit un frisson parcourir sa nuque. La silhouette s'immobilisa soudain, comme si elle avait senti le poids du regard qui l'observait. Pendant un instant qui sembla s'étirer indéfiniment, Emma eut l'impression que cette présence nocturne fixait directement sa fenêtre, par-delà la distance et l'obscurité.

Puis la lumière s'éteignit brusquement.

Emma recula d'un pas, le cœur battant. Avait-elle imaginé cette scène ? Les médicaments qu'elle prenait encore occasionnellement pouvaient provoquer des hallucinations, son psychiatre l'avait prévenue. Mais la sensation de malaise qui l'étreignait lui semblait trop réelle, trop viscérale pour être le fruit de son imagination.

"Emma ?" La voix ensommeillée de Thomas la fit sursauter. "Qu'est-ce que tu fais debout à cette heure ?"

Elle se retourna vers la silhouette de son mari, une ombre dans la pénombre de leur chambre. Comment lui expliquer ce qu'elle venait de voir sans qu'il n'y voie les signes d'une rechute ? Thomas s'inquiétait déjà suffisamment, surveillant ses humeurs, ses prises de médicaments, ses moindres réactions comme si elle était une bombe à retardement.

"Rien," murmura-t-elle. "Juste... l'insomnie habituelle."

Thomas soupira, ce soupir à peine audible mais chargé d'inquiétude qu'elle détestait tant. "Viens te recoucher. Tu as besoin de repos."

Emma jeta un dernier regard vers la maison des Mercier, parfaitement silencieuse et obscure maintenant, comme si rien ne s'était passé. Peut-être que rien ne s'était passé, après tout.

"J'arrive," dit-elle en s'arrachant à la fenêtre.

Mais tandis qu'elle se glissait sous les draps, cette image persistait : une silhouette inconnue dans la cave des voisins parfaits, et cette sensation troublante d'avoir été observée en retour. Son instinct de journaliste, endormi depuis des mois, s'éveillait doucement, comme un animal hibernant qui perçoit les premiers signes du printemps.

Quelque chose n'allait pas dans la maison d'à côté. Et malgré toutes ses résolutions de laisser le passé derrière elle, Emma savait déjà, au plus profond d'elle-même, qu'elle ne pourrait pas ignorer ce mystère.

À côté d'elle, Thomas s'était déjà rendormi. Elle enviait sa capacité à trouver le sommeil si facilement, à vivre sans que chaque ombre ne cache un secret potentiel. Mais c'était précisément cette capacité à voir ce que les autres ignoraient qui avait fait d'elle une journaliste exceptionnelle. Et peut-être sa perte, aussi.

Le plafond au-dessus d'elle semblait onduler légèrement dans la pénombre. Un effet des médicaments, sans doute. Emma ferma les yeux, mais l'image de cette silhouette inconnue dansait sous ses paupières closes.

Trois heures quarante-sept.

Le sommeil ne viendrait plus cette nuit.